Un spécial Nique Ta Mère avec « Suprêmes »: Audrey Estrougo est Au Poste

Avec Suprêmes, Audrey Estrougo signe le biopic juste. #AuPoste, la réalisatrice est venue nous raconter comment on écrit l’inénarrable, comment un tel film s’envisage, se monte et se produit. Elle a révélé comment et où elle a retrouvé DJ S, disparu de la circulation depuis 20 ans. Pourquoi il faut envisager Suprêmes, le groupe et le film, comme politiques autant que musicaux. Venue du 93, Audrey Estrougo sait de quoi elle parle. Et elle en parle fort bien. Comme des scènes coupées, des répliques impossibles, et d’une garde à vue de légende bien connue de nos services. Presque deux heures #AuPoste, c’est quelque chose.
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Sourire large de David Dufresne lors du visionnage de la bande annonce, en introduction. Le film d’Audrey Estrougo retrace le parcours du groupe Suprême NTM dans les années 90, une fresque à plusieurs dimensions, et se concentre sur le contexte social et politique dans lequel se fonde cette légende du rap. La réalisatrice conteste l’étiquette qu’on pourrait attribuer à son œuvre : « un film de banlieue ». On ne dit pas un film de Paris, ni un film de Marseille, ou un film de la mer. L’espace où se joue cette histoire, c’est un espace urbain, une zone géographique où vivent des gens. On ne peut pas le définir comme un genre de cinéma, le limiter à un décor de film, à une catégorie, de peur de susciter une aversion auprès du public. »

Ça fait plus de trente ans qu’on a raté quelque chose dans notre société. Je voulais raconter l’abandon des jeunes de quartiers par les politiques, et aussi le moment où le Hip Hop devient français. Ce film, c’est l’histoire d’un rejet, et de : qu’est ce que l’on fait de ce rejet ? Aujourd’hui, on est là à se demander pourquoi des jeunes partent en Syrie ? Mais en fait, c’est qu’on a raté tellement de choses ! On aurait été plus inspiré d’écouter les textes d’NTM, plutôt que de s’acharner encore et toujours à stigmatiser une jeunesse et à la laisser croupir de l’autre côté du périph’.

Audrey Estrougo

Audrey Estrougo rend hommage à la richesse culturelle de ce lieu. Du rêve d’émancipation des protagonistes qui s’est mué en vocation artistique via le Hip-Hop : « ce sont des gamins de toutes les couleurs, de toutes les origines. L’engagement des NTM dans leur texte, c’était l’espoir qu’en prenant le micro, ils pourraient faire changer les choses. »

La réalisatrice revient sur le travail remarquable de l’équipe, et plus spécifiquement des deux acteurs principaux : « Théo Christine (JoeyStarr) et Sandor Funtek (Kool Shen) n’ont jamais pris un micro de leur vie. En fait, c’est un an de travail pour arriver à ça. Pendant un an, ils vont travailler tous les jours, et alterner entre cours de rap et de danse. Et une fois par semaine, je réunissais toute la formation NTM, donc 8 personnes au total ; parce qu’on découvre dans le film que c’était un collectif à la base et pas deux ou trois rappeurs avec un DJ. Pour construire cette bande et travailler la cohésion de groupe. L’objectif, c’était d’être crédible sur scène. Au final, ils y sont arrivés et cela, au delà de mes espérances ! »

Et il ne chante pas en playback pendant le film ! C’était dingue ! 

Dr Pierre dans le tchat

La réalisatrice ajoute : « ce que je voulais, c’était faire des captations de concerts, et tourner un concert, c’est huit heures de tournage, donc ça veut dire pendant huit heures, refaire le même morceau avec la même énergie. C’est vraiment une performance incroyable ! Un artiste quand il est en concert, c’est deux heures de show et il rentre chez lui. Et là, je ne voulais absolument pas faire de la synchronisation derrière ; leurs voix n’ont jamais été retravaillées, ni été recalées. »

Audrey Estrougo nous conte l’ambiance de ces moments live : « ce concert, c’est le premier à l’Élysée Montmartre, car ensuite ils ont joué au Globo. Comme l’Élysée Montmartre a brûlé il y a quelques années, la salle a été refaite et modernisée, donc je ne pouvais pas l’utiliser. Lorsque les choses se passent bien, il y a une bonne énergie. Et quand Cut killer, qui est là, te dit : tes concerts c’était comme à l’époque, je retrouve tout, les mêmes sensations ; puis les figurants, qui en redemandent et qui refont plusieurs fois les prises avec beaucoup de joie et d’excitation, tu tiens quelque chose. »

Ceux qui ont 30 ans, ils ne connaissent pas NTM. Tu descends en dessous de 25 ans et soit ils connaissent parce que leur grand frère, leur oncle ou quelqu’un de proche écoutait, soit ils connaissent le groupe de nom, mais n’ont jamais entendu sa musique.

Audrey Estrougo

Suprêmes prend la forme d’un biopic. Audrey Estrougo nous explique comment elle a procédé, avec son équipe, pour porter à l’écran le mouvement NTM : « Pour la direction artistique, j’ai saigné mon sujet. Au moment de la préparation du tournage, ça fait deux ans que j’écris le scénario, en plus d’une collaboration avec NTM, plus tous les gens de cette époque, pour comprendre qui était cette jeunesse, etc. Ensuite, avec le chef opérateur, la chef décoratrice et la chef costumière, on a défini une ligne ; jusqu’où on va dans le côté reproduction d’époque ? Sachant que c’est impossible d’être 100% exact, l’urbanisme a totalement changé. On a des pistes cyclables dans tous les sens et pas les mêmes panneaux. On a tourné à Villeurbanne pour les scènes de quartiers et il y a encore beaucoup d’endroits comme ça un peu hors du temps, ni abandonnés ni modernisés, des trucs qu’ont pas bougé. Dans le film, j’ai deux éléments qui tiennent de la reconstitution, d’une part, les décors et costumes, et d’autre part, j’ai mes deux comédiens. C’est un film français de 6 millions d’euros en fabrication donc c’est quand même de l’argent. Mais pour un film d’époque avec des concerts, c’est pas énorme ! C’est pour cela que sur certains extraits, comme la scène sur un parking, j’ai une seule voiture d’époque, toutes les voitures derrières sont modernes. Tout ce qui est à l’image et au son, on est obligé de demander l’autorisation. Par exemple, on n’a pas eu le droit d’utiliser des vêtements de clubs de foot américain, parce qu’ils ne voulaient pas que l’image de leur équipe soit dans un film avec des propos contre la police. La Loi française, contrairement à l’Amérique, tant qu’il n’y a pas de diffamation, vous pouvez faire ce que vous voulez sur qui vous voulez. »

Assassin avait mentionné Malik Oussékine dans un morceau.

SLurdg dans le tchat

La réalisatrice revient sur le concert sauvage d’NTM à Mantes-la-Jolie : « Dans un contexte où la France découvre la jeunesse des quartiers à travers des émeutes successives, faisant suite à des bavures policières un peu partout dans le pays, la réponse était de dire : quand on écoute un groupe qui s’appelle « Nique Ta Mère », on n’a qu’une envie c’est de brûler des voitures. La posture des politiques étant très fortement relayée par les médias, le groupe n’a pas eu le droit de jouer dans un gymnase, car la mairie est partie du principe qu’NTM allait générer de la violence. Finalement, ils ont fait un concert sauvage au milieu du stade. »

J’aime beaucoup dans les films quand le réal dépose des choses, et libre aux spectateurs de les voir ou de les prendre. Si ma caméra est un curseur, où est ce que je place mon curseur ?

Audrey Estrougo

La réalisatrice évoque son processus d’écriture : « Quand tu penses à une histoire, de manière classique, soit t’adaptes un bouquin, ou une histoire forte a raconter, et qui a déjà son début, son milieu, sa fin. Soit l’histoire, tu l’inventes, et tu deviens le seul détenteur de la suite d’événements qui seraient possibles. Au fond, j’avais pas envie de faire “vie et gloire de JoeyStarr et Kool Shen”. Le film pose aussi les bases des bavures policières, c’est important de le montrer, ça fait partie du contexte dans lequel cette jeunesse a grandi et a inventé une manière de s’exprimer. A quel moment le discours n’a plus jamais été possible entre les politiques et les jeunes de banlieue ? Où est ce que la graine a été plantée ? Pour les convaincre [JoeyStarr et Kool Shen], je leur ai dit que je voulais pas faire un film sur eux, mais utiliser leur histoire pour parler d’aujourd’hui, que rien n’a changé entre leur jeunesse et celle d’aujourd’hui»

Le film aborde les liens complexes entre les deux fortes têtes du Suprême NTM. Audrey Estrougo reprend: « on est avec eux, au cœur de leur intimité. Leurs différences face au travail avec des scènes qui montrent leur énergie : Bruno est sérieux et rigoureux alors que Didier, ce qu’il aime c’est la scène ; il déteste le studio, les clips. C’était important pour moi de montrer ces deux éléments, pour qu’on comprenne bien sa personnalité. C’est l’histoire d’un gamin rejeté par son père et de manière plus générale, c’est l’histoire de jeunes qui sont rejetés par leur père ; qu’est ce qu’ils font de cette colère ? C’est une grosse blessure chez Didier (enfant, il était maltraité physiquement) ; c’est la clé de tout, la clé de sa personnalité et la clé des rapports avec Kool Shen. Il a transféré sur Kool Shen ses problématiques avec son père et il veut que Kool Shen lui donne ce que son père ne lui a pas donné. C’est son roc, c’est son repère, et c’est en lui qu’il cherche de la reconnaissance. »

L’entretien évoque tour à tour, la recherche de DJ S. Une quête menée à base de contacts nébuleux, de messages sur Facebook, de déconvenues et d’usurpation d’identité, jusqu’à retrouver le fameux DJ reconverti dans la vente de plaques à induction et ne souhaitant plus rien avoir à faire avec son passé au sein du groupe NTM. Puis Dufresne revient sur un souvenir personnel impérissable. Journaliste à Best, il accompagne le groupe en tournée en 1991. Après une baston dans un train pour une histoire de places assises, dans un contexte de grève ; il se retrouve en garde à vue avec tout le groupe. Lors de l’attente, le duo entonne un couplet du morceau Police, alors inédit. Dufresne enregistre sur une K7, secrètement conservée par l’hôte d’Au Poste.

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