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Basile Dutertre Lucile Juteau Les Soulèvements de la Terre #AuPoste #ÉcoloScope 27 mai 2024

Soulèvements de la terre: le manifeste

Avec leur ouvrage Premières secousses (La Fabrique), les Soulèvements de la terre proposent un premier bilan jalonné de réflexions stratégiques et éthiques, pour ouvrir des pistes de lutte et “faire atterrir l’écologie”.

Basile Dutertre se rend Au Poste pour en discuter. Plus de 2 heures de fond, hélas fauchées par la fée électricité. C’est la première de Ecoloscope, notre nouveau rendez-vous mensuel animé par Lucile Juteau.

Depuis leurs premières actions en 2021 en passant par la menace inaboutie de leur dissolution en 2023, les Soulèvements de la terre réunissent paysans·nes, habitants·tes, collectifs, travailleurs·ses, étudiants·tes et bien d’autres. Par leurs modes d’actions et leur ligne politique axée autour de la défense des terres et de l’eau, ce mouvement secoue le paysage français des luttes écologiques et cristallise les débats.

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La rencontre en quelques mots

Retour d’expériences plutôt que manifeste, il s’est élaboré comme un récit de soi collectif, écrit par une vingtaine de mains, relu par de nombreux yeux. Témoin d’un mouvement d’écologie politique qui ne cesse de se coaliser en exerçant/pensant les luttes du vivant dans la multiplicité de ses dimensions sociale, terrestre et coloniale. Basile démantèle pendant 2h30 les ressorts du complexe agro-industriel et clarifie la vérité sensible de ce mouvement fédérateur pour qui savoir s’articule à agir, penser et prendre soin.

Germes et radicules

En réponse à Lucile, Basile part sereinement en roue libre et déploie la physiologie des Soulèvements. Il reprend l’origine d’un mouvement né en 2021, au sortir des confinements, dont l’objectif était de réunir des forces dont les luttes autour de la terre et de l’écologie, faisaient face à des impasses. L’objectif était d’unir et de remodeler les stratégies d’action contre des grands projets en s’appuyant sur la multiplicité des acteurs des territoires : habitants en lutte contre des projets toxiques, syndicat agricole, défenseurs des travailleurs, jeunes des marches pour le climat et une frange de la radicalité politique qui se réapproprie des modes d’actions des années 70 : blocages et occupations. La particularité étant une organisation horizontale qui s’invente sans cesse, en initiant ses actions selon son propre agenda et dont les grands projets sont nécessairement portés par les gens du territoire.

Amendements

Au travers de ses récits d’expériences, le mouvement élabore ses stratégies et hypothèses politiques : désarmement, démantèlement du complexe agro-industriel, reprise de terre, organisation et aspiration à penser les paradoxes communs à tous les mouvements (frénésie militante et confrontation). L’occasion pour Basile de préciser la position singulière des Soulèvements dans l’écologie politique : défendre la terre et non la nature.

Faire redescendre l’écologie sur terre, c’est renoncer à sauver la planète.

Les Soulèvements de la terre

Le soin versus le capital, face à l’écofascisme

La gauche paysanne – incarnée par la Confédération Paysanne – est la composante forte qui enracine le mouvement dans le soin de la terre. La question de «qui accapare la terre et la bétonne ?» détermine la lutte comme consubstantiellement anticapitaliste, anticoloniale, et écologique. En conséquence, le mouvement des Soulèvements se distingue d’une tendance réactionnaire en écologie, apolitique car hors du social, qui défend des positions d’extrême-droite, héritées de Charles Maurras, sur la transidentité ou sur le grand remplacement. Dans le reste de l’Europe, il y a moins de liens avec une frange de la gauche paysanne, ancrée et hospitalière. En France, elle est liée à l’histoire des paysans révolutionnaires  (Bernard Lambert1). 

Déraciner le béton

C’est une stratégie pragmatique qui oriente sur le désarmement de cette filière car elle est au nœud des infrastructures de l’artificialisation de la terre : projets d’autoroute, gravières, centrales à béton, plate-formes logistiques. L’optique est de construire un rapport de force, or la surréaction de l’état démontre la pertinence de cet objectif. L’exemple de Greendock, parangon de greenwashing et de racisme environnemental, confirme la pertinence d’une stratégie axée sur le tissage de liens entre les travailleurs – ici, de la logistique – et l’écologie. 

Sémiologie politico-juridique du désarmement

Issu d’une longue tradition des luttes, le désarmement rend explicite le sens du geste politique en retournant la charge de l’accusation, il devient geste de défense en dévoilant la toxicité pour le vivant des infrastructures. Basile cite pour exemples historiques : le FPLP, Front pour la Libération de la Palestine, qui sabotait des pipe-lines dans les années 70 ou l’écosabotage du commando «Puig Antich Ulrike Meinhof» dont Françoise d’Eaubonne2 avait pris part. Le désarmement révèle également le greenwashing  (les pompages des nappes phréatiques vs le recueil de l’eau de pluie dans les bassines). En France, le délit de sabotage est fortement réprimé, il est étrangement défini d’atteinte aux «intérêts vitaux» de la nation.

Est-ce que l’asso rembourse le sabotage ?

eau de vie dans le chat

D’abord, est-ce que vous condamnez les violences ?

Lucile pointe l’argument de la violence sur les biens matériels qui menacent les conditions de survie, ce sur quoi Basile rebondit pour clarifier ce sujet de la violence, éternellement stigmatisée par les médias. Il critique l’idéalisation de la non violence et les mythes qui ont glorifié les victoires de grandes luttes, prétendument gagnées sans violence. En rupture avec les injonctions du colibrisme, il s’agit de sortir du questionnement moral pour avoir une réflexion stratégique et établir un nouveau rapport de force. La question est d’adapter une pratique dans l’ici et maintenant, de refuser le fétichisme de l’affrontement pour affirmer la frontalité face à un dispositif policier à franchir.

L’opération politique qui consiste à opposer de manière binaire agriculture et écologie urbaine vise d’abord à empêcher l’advenue d’un soulèvement.

Les Soulèvements de la terre

Visibiliser la lutte des classes dans le vivant : le complexe agro-industriel et les accords de libre-échange

Inspiré du complexe militaro-industriel, il s’appuie sur 3 piliers : les industries de l’amont (équipementiers), de l’aval (transformation alimentaire) et l’état (PAC, enseignement). Les paysans sont pris en étau entre ces piliers. Ce système  a détruit la classe paysanne (1,5% de la population), son métier, sa culture, il a concentré les fermes et les terres dans les mains d’un nombre réduit d’accapareurs, il a produit l’écocide que nous connaissons aujourd’hui. La FNSEA nourrit le mythe que tous les paysans ont le même statut, or c’est la grande bourgeoisie qui est à la tête de ce complexe. Arnaud Rousseau3 et les grands patrons ont intérêt à absorber toutes les exploitations.

En bas, on trouve les petits exploitants dont les revenus sont captés par ce complexe agro-industriel et par les accords de libre-échange. Des exploitations moyennes peuvent basculer politiquement soit côté FNSEA, soit côté lutte paysanne. Or, leurs intérêts, la condition de possibilité de leur travail c’est la défense de la terre et de l’eau via l’écologie politique. Le cas des bassines dans les Deux-Sèvres illustre bien cette absurdité du système et le mensonge qui l’accompagne. C’est parce qu’on veut continuer à faire du maïs et de la céréaliculture intensive dans un endroit où, à terme avec le changement climatique, ce ne sera plus possible, qu’ on va pomper encore plus d’eau dans les nappes, encore plus vite. Ceci, au lieu de faire revenir des prairies et d’installer des éleveurs et des éleveuses paysannes. Pendant quelques années, on va encore produire du maïs et des céréales pour en exporter une grande partie et pour en destiner la majorité, selon les régions, à de l’alimentation pour de l’élevage hors sol. Les crises dévoilent la poudre aux yeux qu’est la souveraineté alimentaire.

C’est comme le MEDEF qui se cache derrière les petits patrons de PME pour défendre les PDG du CAC40.

Citadellejeteconstruirai dans le chat

Démanteler le complexe, se déprendre de la dépendance

Notre hypothèse est que le complexe agro-industriel est une des fortifications principales du capitalisme. Le démanteler est un processus concret d’apprentissage de savoir faire et de savoir défaire. De l’intérieur, de l’extérieur et à travers les luttes «autour» : lutte des paysans, lutte contre les fermes-usines, lutte pour l’eau… Converger ces luttes autour du démantèlement à travers d’une part des offensives : rapport de forces/savoir défaire et d’autre part, des alternatives/savoir faire : nouvelles installations paysannes. Déconstruire pour reconstruire.

Le discours du petit geste est nocif pour l’écologie et la coupe d’un ancrage populaire… L’écologie doit sortir du registre moral et s’ancrer dans des alliances paysannes.

Basile Dutertre

Reprendre les terres, construire des réserves foncières

C’est entrecoupé de reprises de flotte que Basile déploie les éléments et les relations qui ont conduit à la concentration foncière. Elle est renforcée par les aides de la PAC qui sont proportionnelles à la surface. Le travail foncier de reprise de terres est local et se joue sur le long terme. L’association «Terres de liens» organise l’achat collectif de terres transmises à des paysans qui s’installent. Mais on n’a pas les moyens d’acheter tout ce qui va être acheté et la plupart des terres sont louées. Dans les commissions, surprise, il y a la FNSEA. Bien qu’il l existe un réseau d’accompagnement à l’installation, les ADEAR proches de la Conf’, le volume de terres est supérieur aux candidats.

L’hypothèse proposée est de construire des réserves foncières, de s’organiser collectivement pour maintenir leur orientation agricole jusqu’à ce qu’il y ait des candidats pour les reprendre par la voie légale, la voie municipale et par des collectifs locaux. L’histoire des réformes agraires montre qu’elles ont été des moteurs de révolutions mais sans réussir à empêcher la monopolisation. Il y a eu des tentatives réformistes,  comme le CNR en 1945, par le droit du fermage. Mais, en 1962 Edgard Pisani fait le choix de créer des institutions régulatrices via la SAFER (ventes) et La CDOA (locations), ce qui va affaiblir le rapport de force politique car c’est la FNSEA qui tient ces institutions4. En conséquence nous devons recréer des contre pouvoirs, exemple,  la chambre d’agriculture autonome du Pays Basque

Une étrange unité qui ne se dit que du multiple, l’articulation de la composition

Trois exemples dans le mouvement, le premier dans la lutte contre l’A69 où  les citoyens de LVEL5 font des recours juridiques, des concerts… , où les paysans, les jeunes apportent leurs connaissances et composent toute une variété de sensibilités et de pratiques dans cette lutte. Le second exemple dans la Sécurité Sociale Alimentaire qui reconstruit de la mutualisation pour répondre à nos besoins alimentaires, besoins que nous partageons tous malgré nos sensibilités et nos moyens différents. Le préalable est de se donner un objectif concret et non de se mettre d’accord sur un programme. Enfin, ce qui a permis de résister à la dissolution a été d’avoir un rapport de force politique grâce à des gens qui n’avaient pas forcément des choses en commun.

Une verticalité qui vient d’en bas

Supamurgeman dans le chat

Et la politique dans tout ça ?

Lucile aborde la délicate question des écueils du mouvement. Basile évoque les organisations qui se figent dans une dérive bureaucratique à unique objectif que sa propre conservation. Il avance pour y remédier, l’expérience d’un délicat dosage de spontanéité et d’horizontalité/verticalité dans les luttes. Mais c’est bien dans la création de contre-pouvoirs locaux que les gens de sensibilité politique différente se retrouvent. De politique, il est forcément question quand la joie, l’amitié et le soin sont des éléments qui balisent le mouvement.

On ne peut pas démanteler le complexe agroindustriel sans les travailleurs du complexe agro-industriel.

Basile Dutertre

La présence d’élus dans les manifs leur importe mais ils ne sont pas présents dans les coordos. Aux questions du chat qui reprochent la dimension “blanche” du mouvement, Basile rappelle que c’est un travail de composition qui nécessite un temps long. La racine commune aux questions coloniale et écologique est la prise de terre et la dépossession des moyens de subsistance populaire. Les échanges se font : le média Paroles d’honneurs5, Fatima Ouassak et Malcolm Ferdinand cherchent ces liens. Par ailleurs à Saint-Colomban, des liens se sont créés entre maraîchers de Loire-Atlantique et ouvriers agricoles détachés.

Et c’est sur les mots les «construire une résistance» que l’interview s’interrompt brutalement, victime d’un lâche attentat à la prise piégée.

[1] Agriculteur, homme politique français et un syndicaliste agricole à l’origine de la Confédération paysanne et une grande figure des luttes paysannes dans l’Ouest de la France au cours des années 1970 après avoir été un des animateurs de Mai 68 à Nantes. 

[2] femme de lettres française, romancière, philosophe, essayiste et biographe, militante féministe libertaire et écoféministe.

[3] homme d’affaires, syndicaliste agricole – FNSEA – et exploitant agricole céréalier français. 

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/LECLAIR/60033

[5] https://www.youtube.com/watch?v=oYJgDCpl4ww

Quatre questions clés

Qu’est-ce que le vivant ?

« C’est l’ensemble des forces qui résistent à la mort »  Frédéric Worms. Il y a quelque chose de performatif dans le vivant, une invitation à la résistance, voire une incitation à la métamorphose et à la renaissance. « Vivant » permet de sortir du dualisme entre la nature et la culture. Dans l’insistance sur le vivant, « il y a une impulsion, sinon une pulsion de vie opposée à la pulsion de mort qui abîme les psychismes (écopsychologique), épuise les ressources humaines (burn-out) et naturelles (extractivisme), dans le mouvement morbide du nécrocapitalisme » Jean-Philippe Pierron.

Qu’est-ce que Greendock ?

Un projet d’entrepôt géant sur les berges de Seine en banlieue nord de Paris, menaçant la biodiversité d’une zone naturelle. Il aura des impacts sociaux, sanitaires et écologiques par l’accroissement des flux routiers de marchandises.

Qu’est-ce que le greenwashing ?

Procédé de marketing ou de relations publiques utilisé par une organisation pour se donner une image trompeuse de responsabilité écologique. Exemple «compensation écologique» de coupes d’arbres par des replantations.

Qu’est-ce que “La Voie Est Libre” ?

Association de citoyens mobilisés contre l’A69, créée en novembre 2021 après la victoire du collectif « Stop Carrières Montcabrier » qui a obtenu une autoroute sans carrière. LVEL prend la suite et s’active sur l’ensemble du tracé. Le collectif mène de nombreuses actions d’informations et de sensibilisation à travers des saynètes théâtrales et un ton décalé. Il engage aussi, aux côtés d’associations écologistes, plusieurs recours juridiques et se présente aux comités de suivi du projet. 

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