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Senat, mission d’information sur les émeutes été 2023: Audition de Djigui Diarra et David Dufresne

Audition, sous forme de table ronde consacrée aux acteurs du monde la culture, dans le cadre de la mission d’information sur les émeutes survenues à compter du 27 juin 2023.

Présents: Djigui Diarra, réalisateur du court-métrage Malgré eux (2017), et David Dufresne, réalisateur des documentaires Quand la France s’embrase (2007) et Un pays qui se tient sage (2020). Absents: Mehdi Fikri, auteur et réalisateur du film Avant que les flammes ne s’éteignent (2023) et Mathieu Kassovitz, auteur et réalisateur du film La Haine (1995)

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L’audition vue par Rose Amélie Becel de Public Sénat

Ce 7 février, la mission d’information sénatoriale sur les émeutes de juin 2023 auditionnait les réalisateurs David Dufresne et Djigui Diarra. Une audition particulière, dans le cadre de cette commission d’enquête chargée d’établir le profil et les motivations des émeutiers ainsi que l’ampleur des dommages de ces révoltes, puisqu’elle cherchait à recueillir le point de vue d’acteurs de la culture sur ces événements.

Réalisateur d’un court-métrage de fiction sur une famille victime de violences policières, Djigui Diarra a donné le ton dès l’ouverture de l’audition : « Je parle bien de violences policières et non de bavures, parce que le mot bavures insinue que c’est une erreur. Mais quand c’est constant, voire systémique, cela s’appelle des violences, des crimes policiers ».

« Dans une démocratie, c’est l’État qui détermine le niveau de violence »

Rapporteur de cette mission d’information, le sénateur Les Républicains François-Noël Buffet a interrogé les réalisateurs sur les différences qu’ils percevaient entre les émeutes de 2005 et de 2023. « Ce qui caractérise les événements de 2023, c’est la violence extrêmement forte des émeutiers à l’égard de la police, avec la volonté de blesser voire de tuer. Cela semble très nouveau par rapport à ce qu’il s’est passé en 2005 », a-t-il fait remarquer.

Pour David Dufresne, qui s’est penché dans ses documentaires sur les évolutions du maintien de l’ordre depuis les années 1970, « l’intensité de la violence » de 2023 n’est en effet pas comparable avec celle de 2005. Mais, pour le réalisateur, cette flambée des violences est notamment à mettre sur le compte des choix de l’Etat dans sa doctrine du maintien de l’ordre : « On a aussi vu une police beaucoup plus violente qu’en 2005. Il faut avoir en tête, les travaux sociologiques le montrent, que dans une démocratie c’est l’État qui détermine le niveau de violence. On en a eu un exemple très clair avec les manifestations d’agriculteurs il y a dix jours. »

Parmi les événements qui ont attisé la violence selon David Dufresne, la présence du Raid et du GIGN, « des services de police qui n’ont rien à faire dans le maintien de l’ordre » et « qui ont provoqué des morts et des blessés ». Trois policiers du Raid ont en effet été mis en examen suite à la mort de Mohamed B., dans la nuit du 1er au 2 juillet à Marseille, une enquête a été ouverte auprès de l’IGPN. « Il faut apporter une solution à cette question des violences policières, pour sortir de cette situation de poudrière dans laquelle nous sommes en France depuis un moment », a demandé Djigui Diarra.

« Internet, les réseaux sociaux, cela a été le vecteur d’une escalade des deux côtés »

La mission d’information a également recueilli le sentiment des deux réalisateurs sur la place de la vidéo et des réseaux sociaux dans les émeutes de juin dernier. Les sénateurs accordent en effet une attention particulière au rôle des réseaux sociaux dans l’embrasement de juin dernier, ils ont à ce titre déjà auditionné les responsables juridiques de Twitter, Meta, TikTok et Snapchat.

Pour David Dufresne, qui était rédacteur en chef de la chaîne d’information en continu i-Télé (devenue CNews) en 2005, la place de l’image dans les émeutes ne date pas de 2023 : « Le rôle des images est central, à tel point qu’on a demandé à France Télévisions et à TF1 [en 2005] d’arrêter de faire chaque soir le palmarès du nombre de voitures brûlées, du nombre d’arrestations par villes… » Pour autant, le réalisateur estime que la circulation d’images sur les réseaux sociaux n’est pas responsable des flambées de violence. « La soif de l’image et de la reconnaissance anime les émeutiers comme elle anime toute la société. Croire, comme Emmanuel Macron l’a dit, que les émeutes ce sont les jeux vidéo et les réseaux sociaux, c’est faire acte – de mon point de vue – d’irresponsabilité », a-t-il dénoncé.

Là aussi, les réalisateurs ont pointé du doigt une responsabilité des forces de l’ordre dans l’embrasement sur les réseaux sociaux. « Internet, les réseaux sociaux, cela a été le vecteur d’une escalade des deux côtés. Quand on voit l’intensité des répressions policières en manifestation, les révoltés ont envie de répondre à ce qui a été proposé en face, et vice et versa », a estimé Djigui Diarra. De son côté, David Dufresne a également pointé du doigt la communication de certains syndicats de police pendant les émeutes, « qui ont eu des déclarations séditieuses et guerrières ». La mission d’information devrait rendre son rapport au mois de mars, elle entendra avant cela le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.

Article source: https://www.publicsenat.fr/actualites/societe/emeutes-de-juin-2023-on-a-vu-une-police-beaucoup-plus-violente-quen-2005

Extraits du rapport de la direction centrale des renseignements généraux (DCRG) daté du 23 novembre 2005

«La France a connu une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et l’espace d’une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme»

«Aucune manipulation n’a été décelée permettant d’accréditer la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé».

«les jeunes des cités étaient habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française»

«les jeunes des quartiers sensibles se sentent pénalisés par leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms. Ceux qui ont saccagé les cités avaient en commun l’absence de perspectives et d’investissement par le travail dans la société française»

“Tout s’est passé comme si la confiance envers les institutions, mais aussi le secteur privé, source de convoitises, d’emplois et d’intégration économique, avait été perdue»

Conclusion: «Il est à craindre désormais que tout nouvel incident fortuit (décès d’un jeune) provoque une nouvelle flambée de violences généralisées»

Situation 2023

  • Quelques chiffres récents compilés par l’Insee : dans les 1 514 «quartiers prioritaires de la politique de la ville» (QPV), où vit 8 % de la population, le taux de pauvreté est trois fois plus élevé (43 %) que dans le reste des unités urbaines
  • Taux de chômage de 18,6 %, plus du double du niveau national.
  • Plus de la moitié des enfants vivent en situation de pauvreté : 57 %, contre 21 % en France métropolitaine.
  • «Quand ça a commencé à aller mieux, au milieu des années 2010, on a arrêté de s’occuper des banlieues, ce n’était plus un problème», explique Borloo.
  • Entretemps, une génération aura été sacrifiée. «Les 15-17 ans qui constituent le gros des émeutiers, ce sont les oubliés de la politique de la ville, estime un ex-préfet de Seine-Saint-Denis.

MERCREDI 7 FÉVRIER 2024 – AUDITION DE MM. DJIGUI DIARRA, RÉALISATEUR DU COURT-MÉTRAGE MALGRÉ EUX (2017), ET DAVID DUFRESNE, RÉALISATEUR DES DOCUMENTAIRES QUAND LA FRANCE S’EMBRASE (2007) ET UN PAYS QUI SE TIENT SAGE (2020)

M. François-Noël Buffet, président, rapporteur. – Nous arrivons bientôt au terme des travaux de la mission d’information instituée pour comprendre les émeutes survenues à compter du 27 juin 2023, l’idée étant d’y apporter un regard qui dépasse largement les matières relevant de la compétence directe de la commission des lois. Dans ce cadre, nous avons entendu une grande diversité de personnalités – des professeurs d’université, des sociologues, des maires – et nous nous sommes déplacés sur le terrain, comme à Laval et Vénissieux, des communes qui ont connu des violences importantes.

Nous recevons ce matin  Djigui Diarra et David Dufresne, qui ont réalisé des documentaires ayant pour cadre et objet d’analyse des banlieues. L’intérêt de votre audition, messieurs, est de croiser les regards, afin de mieux comprendre ce qui a occasionné les événements du mois de juin dernier et de bénéficier de votre expertise.

Il sera peut-être apporté une réponse législative ou réglementaire à ces émeutes ; dans cette perspective, nos travaux devront sans doute être prolongés. Le rapport de notre mission d’information sera rendu à la fin du mois de mars prochain.

M. David Dufresne, réalisateur des documentaires Quand la France s’embrase (2007) et Un pays qui se tient sage (2020). – À vrai dire, je suis dans l’expectative au sujet de cette mission d’information. Je trouve néanmoins formidable que le Sénat, et singulièrement la commission des lois, sonde les réalisateurs et les acteurs de la culture pour faire la lumière sur les événements de juin dernier.

En 2007, j’ai réalisé mon premier documentaire, Quand la France s’embrase, à la suite des émeutes de 2005 et des manifestations contre le contrat de première embauche (CPE) de 2006. Il s’agissait d’un premier travail sur le maintien de l’ordre dit répressif, distinct du maintien de l’ordre récréatif, question qui m’occupe encore beaucoup aujourd’hui. Ayant vécu à Saint-Denis pendant sept ans, j’ai une vision des choses qui dépasse le périphérique de Paris.

Je commencerai par citer un rapport publié le 23 novembre 2005 par la direction centrale des renseignements généraux (DCRG), qui aurait très bien pu être écrit en 2023. Voici ce qu’on peut y lire, selon un résumé publié par le journal Le Monde : « “La France a connu une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et l’espace d’une révolte populaire des cités, sans leader et sans proposition de programme” […] Les policiers affirment qu'”aucune manipulation n’a été décelée permettant d’accréditer la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé”. Ainsi, les islamistes n’auraient joué “aucun rôle dans le déclenchement des violences et dans leur expansion”. Ils auraient au contraire eu “tout intérêt à un retour rapide au calme pour éviter les amalgames” […] “les jeunes des cités étaient habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française […] Les jeunes des quartiers sensibles se sentent pénalisés par leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms. Ceux qui ont saccagé les cités avaient en commun l’absence de perspectives et d’investissement par le travail dans la société française” […] En conclusion, les policiers évoquent avec inquiétude, à propos des cités, des “ghettos urbains à caractère ethnique” […] Il est à craindre désormais que tout nouvel incident fortuit – à savoir le décès d’un jeune – provoque une nouvelle flambée de violences généralisées” ».

Il y a de cela vingt ans, tout était déjà dit. Il se trouve que Nicolas Sarkozy a dissous les renseignements généraux pour les intégrer à la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), qui deviendra plus tard la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).

L’élément déclencheur est toujours le même : la mort d’un jeune. En 2005, les renseignements généraux évoquaient un « soulèvement populaire des quartiers ». En 2023, les acteurs des quartiers parlent eux aussi de « soulèvement », de « révolte » ou de « colère », mais ils n’emploient jamais le terme d’« émeutes » : lorsqu’on emploie ce mot qui appartient au langage courant, on pointe uniquement l’aspect délictuel et criminel et on dévitalise totalement le message exprimé. Je vous remercie d’écouter des messages qui ne sont pas ceux que la doxa politico-médiatique a relayés en 2005, comme en 2023.

M. Djigui Diarra, réalisateur du court-métrage Malgré eux (2017). – Je remercie mes aînés, dont David Dufresne, pour leurs travaux sur les violences policières. Ils m’ont fait comprendre que ces dernières constituaient un fléau minant la société française depuis bien longtemps.

Je suis cinéaste et originaire de Grigny, ville la plus pauvre de France, connue pour son côté sulfureux. J’ai grandi dans le quartier de la Grande Borne, qui a fait face à la police plus que la norme nationale. Malheureusement, les rapports entre la population et la police sont souvent conflictuels, alimentant la peur et la défiance. Quand j’avais dix ans, l’un de mes aînés s’est fait contrôler devant mes yeux à la sortie de l’école. Les choses ont vite escaladé, à la manière de l’arrestation de George Floyd aux États-Unis : genou du policier sur la tête, injures, tutoiement délibéré… Il est difficile de se construire avec ce genre de situations.

En grandissant, j’ai développé une passion pour le cinéma. En 2015, j’ai intégré la Fémis – l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son -, puis, en 2017, j’ai réalisé un court-métrage sur les violences policières, dans le contexte des « affaires » Adama Traoré et Théo Luhaka.

Je préfère employer l’expression de « violences policières », et non celle de « bavures policières », laquelle insinue qu’une simple erreur a été commise. Lorsque les faits se répètent de manière constante, voire systémique, ils constituent des violences ou des crimes policiers.

En matière de violences policières, il n’y a pas le camp des gentils et celui des méchants, il y a du mal des deux côtés. Beaucoup de personnes, y compris en banlieue, désirent la justice et la paix. Or la seule façon d’y parvenir est de respecter et d’humaniser les populations.

Comment oublier Steve Maia Caniço, décédé en 2019 lors de la fête de la musique, à la suite d’une intervention de police ? Le policier mis en cause sera promu chef de circonscription de la police nationale à Lyon quelques jours avant son procès. En 2017, à Bobigny, Théo Luhaka a été violé par un policier lors d’un contrôle – il s’agit bien d’un viol lorsqu’on introduit de force un objet dans le corps de quelqu’un. Le fait que trois des policiers mis en cause aient simplement écopé d’une peine avec sursis ne peut que susciter la défiance.

Il ne s’agit pas d’essentialiser tout le corps policier : de nombreux agents exercent leur métier par amour, par vertu, par souci de servir la population française, quelle que soit son origine. Mais ces crachats à la figure des familles de victimes que constituent les violences policières engendrent forcément de la défiance.

Au travers de mon court-métrage, j’ai tenté de proposer des hypothèses sur les raisons qui ont conduit aux émeutes. Je suis témoin du fait que, dans les banlieues, les rapports entre l’institution policière et la population peuvent être incandescents.

Mme Corinne Narassiguin. – En 2005, les émeutes étaient davantage circonscrites et moins répandues à l’échelle nationale. L’événement déclencheur, à savoir la mort de deux jeunes à Clichy-sous-Bois, n’était contesté par personne.

Concernant les émeutes de 2023, il ressort de nos auditions et de nos déplacements que la mort de Nahel est très peu citée par les émeutiers, excepté en Île-de-France. La propagation des émeutes a été beaucoup plus large et inattendue, notamment du fait des réseaux sociaux, si bien que des violences se sont produites dans des territoires où l’on n’avait pas l’habitude d’en voir.

Quel est votre regard sur la déconnexion entre l’événement déclencheur qu’a été la mort de Nahel et les émeutes ? Un phénomène d’identification, ajouté à la colère ressentie, peut sans doute expliquer cet embrasement, même en l’absence de revendication politique construite. Il y a aussi eu des comportements opportunistes et très violents : pillages en bande organisée, usage de mortiers, etc. Des phénomènes complexes se sont entrecroisés, ce que nous n’avions pas vu en 2005.

Selon vous, quelle est l’importance de l’origine sociale des émeutiers dans ces événements ? En 2023, il est clair que nous sommes passés à un niveau de violence plus élevé, marqué par la volonté délibérée de viser des policiers, des bâtiments publics et des lieux qui profitent à la population.

Monsieur Dufresne, quel est votre avis sur la gestion très spécifique du maintien de l’ordre en France ? N’augmenterait-elle finalement pas le désordre ?

Monsieur Diarra, les discriminations et les comportements violents systématiques de la part des policiers sont-ils ressentis par tous les jeunes de ces quartiers, ou seulement par des populations restreintes ?

Mme Lauriane Josende. – Je souhaiterais tout d’abord préciser que, dans le cadre de cette mission d’information, nous avons clairement défini la mort de Nahel comme étant le fait générateur des émeutes.

Comment expliquez-vous que sa mort ait engendré des manifestations de violences dans certaines villes, mais pas dans d’autres ? Étant élue des Pyrénées-Orientales, je sais que Perpignan est, de façon générale, une place de violences et de rébellions. En 2005, la ville avait été présentée comme l’un des centres névralgiques de la violence et des difficultés sociales exprimées. Or, en 2023, nous n’avons pas observé de mouvements, et aucun des spécialistes que nous avons interrogés n’a su nous dire pourquoi.

Selon les observateurs, les émeutes de juin dernier se sont ainsi articulées : dans un premier temps, la mort de Nahel était présentée comme l’élément déclencheur des violences ; dans un second temps, il n’y était plus du tout fait référence et on invoquait d’autres raisons, notamment les difficultés sociales. Nous avons du mal à comprendre pourquoi la mort de Nahel a été quasiment oubliée…

Ces émeutes ont été caractérisées par une course aux images-chocs. L’influence des réseaux sociaux a été pointée du doigt comme ayant poussé les jeunes à capter l’image la plus forte pour la relayer sur les réseaux de communication privés et sur les chaînes d’information. Une forme d’autorité est sans doute recherchée au travers de ces images, mais pourquoi les privilégier par rapport à des témoignages qui pourraient s’avérer plus justes ? Ne pensez-vous pas que ces images-chocs étaient potentiellement contradictoires avec le message porté par ceux qui ont exprimé leur colère ?

Mme Isabelle Florennes. – En tant qu’élue des Hauts-de-Seine, je suis particulièrement intéressée par ce sujet. J’ai vu de près comment le climat dans ces quartiers a évolué depuis plusieurs années.

Nanterre a bénéficié de trois programmes de rénovation urbaine. Un rapport de la Cour des comptes révèle tout ce qui a été accompli dans ce cadre entre 2004 et 2020 : 600 quartiers ont été rénovés au profit de 4 millions d’habitants, et 12 milliards d’euros ont été versés par l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru) – on prévoit d’ailleurs de déployer 12 milliards supplémentaires d’ici à 2030.

Vous qui êtes des acteurs du monde culturel, comment percevez-vous la place des associations dans ces quartiers ? Quel est leur rôle, et comment l’améliorer ? Je n’ignore pas qu’un travail sincère et réel a été mené sur le terrain, mais il faut tenir compte de ce qu’il s’est passé en 2023 ; des réponses très concrètes doivent être apportées. Du reste, je crains l’influence grandissante d’un certain nombre d’associations qui ne rendent pas service à notre jeunesse.

M. Éric Kerrouche. – L’un des sociologues que nous avons entendus dans le cadre de notre mission d’information m’a renvoyé à des travaux comparatifs entre l’Allemagne et la France. En Allemagne, les capacités d’insertion des jeunes issus de l’immigration sont plus fortes, en particulier dans les filières industrielles, tandis qu’en France, la promesse d’universalité, qui se traduit par le diplôme, est sans cesse remise en cause, créant une désillusion de plus en plus forte des descendants d’immigrés vis-à-vis des institutions.

Comment percevez-vous et mesurez-vous cette désillusion ? Bien entendu, il ne s’agit pas d’excuser les débordements qui se sont produits, lesquels relèvent davantage de la délinquance que du mouvement social – même si les deux sont la plupart du temps intriqués. Comment jugez-vous le fait que la République n’ait pas tenu sa promesse d’universalité ?

M. François-Noël Buffet, président, rapporteur. – Nous avions souhaité nous rendre à Grigny, mais le maire nous a indiqué qu’il n’y avait pas eu d’événement majeur en juin dernier. Nous nous déplacerons donc à Évry-Courcouronnes.

La mort de Nahel a suscité une première réaction sur le territoire de Nanterre. En revanche, à l’échelle du territoire national, plus personne n’a revendiqué agir pour cette cause-là. Nous avions donc incontestablement affaire à l’opportunisme de certains, les conduisant à piller des magasins et à détruire des bâtiments publics, avec la volonté de contester toutes les formes d’autorité. Des violences se sont produites dans des communes où, d’ordinaire, elles ne surviennent pas. Paradoxalement, certains territoires habitués aux émeutes, à savoir les banlieues dites difficiles, n’ont pas bougé, ou très peu.

Les événements de juin dernier se caractérisent par la violence extrêmement forte des émeutiers à l’égard des policiers, leur volonté de blesser, voire de tuer, au moyen de mortiers d’artifice. Cela semble très nouveau. Regardez-vous les émeutes de cette année de la même manière que celles de 2005 ? Pensez-vous qu’elles ont les mêmes causes ?

Au demeurant, je précise que les renseignements généraux dont vous parliez ont été reconstitués après les attentats de 2015.

M. David Dufresne. – Il ne faut pas minimiser les violences de 2005 : elles ont tout de même duré trois semaines et ont concerné quatre-vingts départements. L’état d’urgence, décrété par Dominique de Villepin contre l’avis de Nicolas Sarkozy, n’avait pas été mis en place depuis 1961 en France, soit depuis la guerre d’Algérie.

Toutes les questions auxquelles nous nous efforçons de répondre aujourd’hui se posaient déjà en 2005.

La mort de deux jeunes dans un poste électrique de Clichy-sous-Bois avait bel et bien été contestée. On expliquait qu’ils avaient fui après avoir commis un cambriolage dans un cabanon de chantier. Il avait été extrêmement difficile d’établir la vérité à l’époque, d’autant qu’on ne disposait d’aucune image de la centrale électrique.

Il est vrai que les émeutes de 2023 ont été caractérisées par une violence plus intense, comme le révèlent les rapports de police et les différents témoignages. En 2005, les émeutiers n’avaient brandi une arme à feu qu’une seule fois, à Grigny. C’est en 2007, à Villiers-le-Bel, que des policiers ont, pour la première fois, essuyé des tirs de mortier d’artifice. Depuis, les policiers sont équipés de lanceurs de balles de défense (LBD), dit « flash-ball ». Cela a considérablement modifié le maintien de l’ordre et les rapports entre la police et la population.

En 2023, des armes à feu ont été brandies par certains émeutiers. Mais, de l’aveu même des services de renseignement, elles restaient en nombre très faible par rapport au volume total d’armes en circulation dans les banlieues. Le niveau de violence doit toujours être ramené au rapport de force qui existe.

J’en viens au phénomène d’identification. En 2005, comme en 2023, les émeutiers se sont dans un premier temps identifiés aux jeunes qui avaient trouvé la mort. Si, dans un second temps, les émeutiers ne font plus référence à cet élément déclencheur, c’est parce que le rapport de force n’est plus le même. L’étincelle déclenche un incendie qui, le temps de sa propagation, est entretenu par les émeutiers. Ceux-ci n’ont pas besoin d’un slogan pour exprimer leur colère : pourquoi voudriez-vous qu’ils s’arrêtent alors que le feu a pris ?

Il s’agit non pas d’amusement, mais de l’expression d’une exaspération, d’un sentiment d’injustice. Certains émeutiers ont agi en opportunistes en piquant des téléphones pour les revendre. Mais on sait aussi que des mères de famille ont volé du papier toilette : cela en dit long sur l’état social dans lequel nous sommes.

La gestion du maintien de l’ordre augmente-t-elle le désordre ? Nous l’avons vu ces derniers jours avec les manifestations des agriculteurs, la doctrine du maintien de l’ordre a changé : dès lors que le ministère de l’intérieur n’envoie pas de CRS contre des gens qui souffrent, il n’y a quasiment pas de problème de violences. Cela ressemble à la doctrine allemande de la désescalade qu’ont dû vous expliquer Fabien Jobard et Sebastian Roché, lorsque vous les avez reçus. En 2005, ni mains arrachées, ni éborgnages, ni morts ne sont à déplorer du côté des émeutiers. En 2023, des émeutiers sont morts à Marseille. Le niveau de violence dépend donc aussi du maintien de l’ordre.

Pourquoi certaines villes ont été touchées par les émeutes, mais pas d’autres ? En 2005, Marseille a été une énigme totale : aucune émeute n’est survenue, alors qu’il s’agit tout de même de la deuxième ville de France, et personne n’a su dire pourquoi. On ne se révolte pas dans les quartiers nord, comme on voit la mer, auront dit certains… S’agissant de Perpignan, il faudra sans doute consulter les travailleurs sociaux pour savoir ce qui s’est passé. La rivalité entre les quartiers et les villes peut jouer un rôle d’émulation ou, au contraire, d’annulation.

Quant au rôle des images, il a bien évidemment été central en 2023. Mais souvenez-vous des journaux télévisés de France 2 et de TF1 qui relayaient les images en boucle en 2005. À l’époque, j’étais rédacteur en chef chez iTélé ; on m’avait demandé d’arrêter de faire le palmarès, chaque soir, du nombre de voitures brûlées, de commissariats attaqués, d’arrestations. Au même moment, CNN débarquait et présentait des cartes absurdes situant Strasbourg à Varsovie ou Lille à Montpellier. On nous expliquait que les émeutes n’avaient aucune justification sociale et qu’elles étaient motivées par la soif d’images et de reconnaissance des émeutiers.

En réalité, c’est toute la société qui est traversée par cette soif d’images, des émeutiers jusqu’aux ministres. Croire que les jeux vidéo et les réseaux sociaux sont responsables des émeutes, comme l’a dit Emmanuel Macron, c’est faire acte d’irresponsabilité.

Enfin, concernant la rénovation urbaine, vous avez mille fois raison. Beaucoup de quartiers ont été rénovés après 2005 ; sur ce sujet, je vous invite à regarder le film Bâtiment 5, réalisé par Ladj Ly. Certes, 12 milliards d’euros ont été versés à ces quartiers par l’Anru – c’est toutefois moins que l’argent injecté dans les jeux Olympiques qui vont durer trois semaines. Mais on a beau avoir changé les bâtiments, on n’a pas changé la vie des gens.

Jean-Louis Borloo estime qu’on a arrêté de s’occuper des banlieues lorsque la situation a commencé à s’améliorer au milieu des années 2010. Les banlieues n’étaient alors plus considérées comme un problème. Selon un ancien préfet de Seine-Saint-Denis, la génération des 15-17 ans aura été sacrifiée : oubliée de la politique de la ville, de la rénovation urbaine et de l’égalité des chances, c’est celle qui constitue le gros des émeutiers de juin dernier.

M. Djigui Diarra. – Il est évident qu’en alliant du son et de l’image, on peut influencer et manipuler beaucoup des personnes, qu’on le fasse de manière professionnelle ou via des réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram.

Lors des émeutes, beaucoup de personnes ont agi de façon opportuniste en saccageant des magasins et en faisant beaucoup de mal à leurs propriétaires. Comme dans tout mouvement et toute revendication, il y a une minorité « de fraude » : ce sont des gens qui ne sont pas amoureux de justice et de paix. Cette minorité fait beaucoup de bruit, mais on lui tend aussi le micro, car c’est elle qui intéresse parfois le plus.

Je suis le premier à avoir été offusqué par ces saccages et ces exactions. On ne peut pas les accepter, car ils entachent la mémoire de Nahel et de tous ceux qui ont perdu la vie à cause des violences policières.

Il faut recentrer la question sur ce qui a suscité la violence chez les émeutiers, à savoir la déshumanisation d’une partie de la population, l’injustice à tout-va, la brutalité de la police, le fait de traiter certaines personnes comme des citoyens de seconde zone. Tout cela forme un cocktail explosif et ces violences regrettables ont été dénoncées par les habitants des banlieues.

Les violences policières touchent non seulement la population maghrébine et noire-africaine, mais aussi les blancs – on l’a vu lors du mouvement des gilets jaunes. Ce fléau, il faut le dénoncer et le combattre. À vrai dire, les violences policières sont uniquement l’extension d’un système lui-même très violent, raciste et parfois négrophobe, antisémite et islamophobe.

Concernant les rénovations, ce n’est pas en mettant un coup de peinture que les gens vont être heureux. Le travail mis en place par les villes peut être salué, mais il doit être beaucoup plus profond et inclure les questions de logement, de travail, et de perspectives d’émancipation.

Les brutalités policières sont cycliques et sont marquées par des pics – 2005, 2007, 2023 -, au moment où les frustrations et la colère explosent. J’insiste, ce n’est pas par joie que les émeutiers se révoltent : ces derniers expriment un ras-le-bol, qui est en réalité partagé par l’immense majorité des Français, et pas seulement par les Noirs et les Arabes. Il faut apporter une réponse aux violences policières pour sortir de la poudrière dans laquelle nous vivons en France depuis un moment.

M. David Dufresne. – Sur la question de la désillusion des descendants d’immigrés français vis-à-vis de la promesse républicaine, je vous donnerai quelques chiffres publiés par l’Insee en 2023. Dans les 1 514 quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), le taux de pauvreté, de l’ordre de 43 %, est trois fois plus élevé que dans le reste des unités urbaines. Le taux de chômage atteint quant à lui 18,6 %. Enfin, 57 % des enfants y vivent sous le seuil de pauvreté. Voilà ce qui fait le lit du séparatisme et de la ségrégation.

Avant même d’avoir des désillusions, comment voulez-vous avoir la moindre illusion lorsque vous vivez dans des conditions pareilles ?

M. Djigui Diarra. – La possibilité de rêver et de croire dans les institutions chez certains habitants de ces quartiers est sapée très tôt, d’où l’expression d’une défiance et d’un rejet. Dans mon cas, dès mes dix ans, il m’a été difficile de croire aveuglément en la police, et même en la France. On a toujours l’espoir de viser une vie meilleure, de pouvoir vivre comme il se doit – mon prénom signifiant « espoir » dans les langues mandingues, je ne pourrai pas dire le contraire -, mais le racisme sera toujours là.

Mme Marie Mercier. – Je partage votre analyse : la base, c’est l’éducation, et il s’agit de trouver comment élever nos enfants, nos jeunes, dans l’amour de la République.

Cela dit, je m’interroge sur un point. En Saône-et-Loire, dans la ville de Chalon-sur-Saône, où se trouvent des QPV, il n’y a rien eu. Soixante kilomètres plus au sud, à Mâcon, les émeutes ont entraîné des dégâts considérables, de même que dans le bassin minier. Les équipes municipales étaient en pleurs, alors qu’elles ont une action dans les quartiers ; personne ne comprenait…

La précarité est la même dans ces trois pôles, mais pourquoi seuls deux d’entre eux ont fait l’objet de violences considérables et non celui de Chalon-sur-Saône ?

M. Djigui Diarra. – Les relations entre la population et la police ne sont pas les mêmes partout, même s’il y a des QPV. Par exemple, en Île-de-France, Grigny n’est pas du tout dans la même situation que Nanterre. Je pense que c’est l’explication. Et il faut s’en réjouir, c’est bien qu’il n’y ait pas que des problèmes. Peut-être faudrait-il s’inspirer de ces endroits, pour savoir comment le dialogue, la confiance, peuvent s’instaurer.

M. François-Noël Buffet, président, rapporteur. – Peut-on dire que la situation n’a pas varié depuis 2005 mais que l’intensité de la violence a crû ? Et pourquoi ? Est-ce lié au fait que, pour des habitants de certains quartiers, les difficultés sont telles que l’espoir n’existe pas ?

M. David Dufresne. – Je suis convaincu que l’intensité de la révolte est indexée sur l’intensité du désespoir. En outre, contrairement aux émeutiers, qui, pour la plupart, n’étaient pas nés en 2005, les quartiers ont de la mémoire. Or ils se souviennent de la démission de Jean-Louis Borloo, qui considérait qu’il n’avait pas les moyens de sa politique. C’est un moment d’exaspération forte.

En outre, on a vu en 2023 une police beaucoup plus violente qu’en 2005 et des services n’ayant rien à faire – eux-mêmes le reconnaissent à demi-mot – dans le maintien de l’ordre sont intervenus et se sont très mal comportés. Je pense en particulier au groupe Recherche, assistance, intervention, dissuasion (Raid) et au groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), dont l’action à Marseille a provoqué des morts et des blessés. L’intensité policière a été beaucoup plus forte qu’en 2005. Or, pour faire des émeutes, il faut être deux et les travaux sociologiques démontrent que, dans les démocraties, en dehors des moments révolutionnaires – ce n’était pas un moment révolutionnaire -, c’est l’État qui fixe le niveau de violence. On en a eu un exemple clair avec les agriculteurs.

Bref, je ne crois ni que les jeunes soient plus violents que naguère ni que les armes à feu soient plus disponibles, puisqu’on n’en a quasiment pas vu. Cela tient selon moi aux deux raisons que j’ai données.

M. Djigui Diarra. – J’ajoute un facteur : internet et les réseaux sociaux. Cela a été un vecteur important de l’escalade des deux côtés. Quand on voit l’intensité des répressions sur internet, dès le lendemain ou le soir même, on veut répondre.

M. David Dufresne. – Ceux qui ont eu des déclarations séditieuses, guerrières, ce sont certains syndicats de police. Rappelez-vous le communiqué ayant fait suite à la mise en détention du policier accusé d’avoir tué Nahel. Ce communiqué du Bloc syndical, comprenant notamment Alliance, n’a pas été dénoncé comme il aurait dû l’être par le ministre de l’intérieur.

Mon prénom ne signifie pas « espoir », donc je vais peut-être paraître plus désespéré que Djigui Diarra : si on laisse les syndicats de police prendre le dessus sur le pouvoir politique, si on laisse les identitaires de tous bords prendre le pouvoir sur les quartiers – je pense aux descentes de l’extrême droite comme à Crépol, en guise de revanche fasciste aux émeutes -, si les institutions ne prennent pas acte de ce qui est en train de se passer, alors je ne pourrai plus dire, dans quelques années, « 2030, c’est comme 2023 ». La base, c’est le social, le travail de fond ; cela coûte plus cher, c’est moins démonstratif que de mettre plus de bleu dans la rue, mais c’est infiniment plus profond.

M. François-Noël Buffet, président, rapporteur. – Je vous remercie de vos interventions.

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