Média 100% indépendant, en accès libre, sans publicité, financé par ses 994 donatrices et donateurs ce mois-ci !

Faire un don

Rojava : le rôle déterminant des femmes dans la révolution

Depuis 2012, une Révolution a lieu. Avec « Nous vous écrivons depuis la Révolution », paru chez Syllepse, internationalistes, mères, journalistes, militantes, principalement françaises, nous invitent à découvrir le projet et la réalité des femmes du Rojava et du nord-est syrien, qui travaillent minutieusement à la création de leurs structures autonomes : autodéfense armée et civile, éducation, coopératives, démocratie de base. Corinne Morel Darleux et Sarah, deux des autrices, étaient le mardi 4 janvier 2022 Au Poste.

Brève présentation des deux invitées : Corinne Morel Darleux est essayiste, autrice et chroniqueuse régulière depuis 2014 pour Reporterre. Militante écosocialiste, elle a été l’une des co-fondatrices du Parti de gauche, puis conseillère régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes jusqu’en juin 2021. Sarah est chercheuse au centre de recherche de « Jineolojî » de Bruxelles.

Le Rojava, quand tu te réveilles là-bas, c’est un enchantement, un début du monde. On a là un véritable exemple d’autonomie concrète. C’est un peuple qui reprend en main beaucoup de choses qui ont été déléguées chez nous à l’État et aux institutions, et qui pourraient être prises en charge par les habitants eux-mêmes au niveau local et au niveau confédéral. Le Rojava, c’est un maillage entre différentes communes, constituant l’unité de base de la démocratie au Nord-Est syrien.

Corinne Morel Darleux

Géographiquement, le Rojava, « c’est la partie ouest du Kurdistan. Ce qu’on appelle Kurdistan, ce sont des zones majoritairement peuplées par des Kurdes. Cette zone culturelle est en réalité répartie sur quatre pays différents : Iran, Irak, Turquie et Syrie. Dans le cas du Rojava, on parle du Nord-Est syrien. C’est un territoire assez important, sa population est à peu près équivalente à celle du Danemark, qu’on évalue entre 5 et 6 millions d’habitants. »

Cet état s’est déclaré autonome en 2013, suite aux révolutions du printemps arabes de 2012. Le Rojava, va ensuite adopter, en 2014, ce qu’on appelle le « contrat social » (actuellement en cours de réécriture), qui est une sorte de constitution, et mettre en œuvre une révolution : révolution des femmes, de coexistence pacifique, d’écologie et de démocratie avec un système qu’on appelle le confédéralisme démocratique (théorisé par Abdullah Öcalan, à partir des propositions anarchistes de Murray Bookchin sur le municipalisme libertaire). Cette révolution en cours, c’est un projet de société, éducatif, de coopérative, de démocratie quasi directes et d’autodéfense ; le Rojava est toujours en lutte contre Daech, et les attaques de la Turquie.

Les mouvements de libération anticoloniaux et révolutionnaires du Moyen-Orient ont des choses à apprendre au mouvement européen.

Corinne Morel Darleux

Sara revient sur la création de cette zone : « la révolution, elle n’arrive pas de nulle part, elle se fonde sur 40 ans d’expériences. Les mouvements de libération du Kurdistan et le mouvement des femmes kurdes, ont depuis déjà très longtemps, permis à la population de s’auto-organiser dans toutes les sphères de la vie, en opérant une révolution scientifique et de la pensée. A long termes, cela concerne l’agriculture, le système de santé, le système d’éducation, la biodiversité, etc. »

Corinne Morel Darleux évoque alors la révolution des femmes, une révolution qui ne fait pas encore l’unanimité : « il y a des règles et des lois qui ont été changées, comme sur l’interdiction des mariages précoces, sur la polygamie, sur un accès aux droits plus important des femmes, et les questions d’héritage. Mais tout ça ne va pas sans résistance et c’est une société où il est encore difficile d’être une femme célibataire. »

Mes trois courts séjours au Rojava, m’ont plus fait progresser sur la question féministe, que beaucoup de réunions en France. J’ai l’impression d’avoir vraiment compris là-bas de quoi on parlait quand on parlait de sororité, de révolution des femmes, et d’une égalité femme-homme, qui ne se place pas dans le système actuel (pas seulement faire une place aux femmes dans le système, mais bien à changer ce système).

Corinne Morel Darleux

Sara développe en nous parlant d’une nouvelle discipline créée au Rojava : la Jineolojî, que l’on peut traduire comme : « la science de la libération des femmes » dans le mouvement kurde. Elle a été mise en place depuis 2011 au sein du mouvement de libération du Kurdistan par les femmes. Puis, Jinwar, le « village des femmes » entièrement autogéré par une assemblée de femmes. « Ce qui est très intéressant, c’est qu’en français, on parlerait de non-mixité, alors que dans le cadre du mouvement de libération du Kurdistan, on appelle ça l’autonomie des femmes. Elles proposent une autre manière de faire de la politique, de créer du social, de faire la guerre,  puisque le problème du patriarcat est relié à tout ce système. » Sara poursuit : « quand on rencontre la révolution du Rojava, on a l’impression tout à coup qu’on a une solution au problème. On a l’impression qu’on a trouvé une réponse à cette question : qu’est-ce qu’on peut faire à la place du système capitaliste ? »

Sarah, qui a été fortement influencée par ce projet, retrace son parcours jusqu’à son long séjour au Rojava. Jeune diplômée en 2011, elle nous explique que ce qui se passait dans cette zone avait eu beaucoup d’échos en Europe, suite aux crises financières en Grèce, Espagne, et Italie, puis ensuite les gilets jaunes, en France. Lorsqu’on décide de rester plus longtemps au Rojava et d’intégrer ses structures et de travailler au sein de cette révolution populaire, on va passer par un processus de formation, pour comprendre le fonctionnement du confédéralisme démocratique. 

Pour sa part, Corinne Morel Darleux mentionne : « beaucoup de lectures sur le Rojava, et puis je connaissais le mouvement kurde par le biais du HDP (Parti démocratique des peuples), en Turquie, avec lequel on travaillait beaucoup ; j’étais allée observer plusieurs procès politiques en Turquie. J’avais besoin de me rendre compte concrètement de ce qu’il se passait là bas, suite à des témoignages : « presque idyllique et parfait, que ça me semblait trop beau pour être vrai. » Aller sur place « c’était une forme de soutien géopolitique » car cette zone est très peu reconnue au niveau international (et elle est encore conseillère régionale à ce moment là). »

Mais qu’est-ce qu’on a fait, nous les Kurdes ? On a fait de mal à personne, on a battu Daech, et les Européens n’ont rien dit à la Turquie.

Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)

Derrière ce foisonnement d’expérimentations autonomes et démocratiques, cette zone est aussi la résultante d’une situation géopolitique : « le régime de Bachar el-Assad se tient toujours en embuscade et les attaques de la Turquie occupent actuellement une partie du Nord-Est syrien.

La réalité du Nord-Est syrien, c’est une situation de pénurie totale : il y a des blocus réguliers, des coupures d’électricité en permanence, de plus en plus de zones entières sont privées d’eau courante à causes des barrages en Turquie. C’est un pays où l’on manque d’agriculture nourricière et vivrière, il n’y a pas d’université, cependant, la population kurde est de nouveau autorisée à parler sa propre langue. »

Sarah nous explique : « au Moyen-Orient en général, le système capitaliste (libéral et individualiste) n’est pas aussi présent. Il y a vraiment un attachement à la terre qui reste très important. Cette volonté de rester pour défendre sa terre et d’essayer de construire quelque chose de différent. L’idée au Rojava, c’est qu’il y a un projet commun de société avec une vision de l’intérêt général par le confédéralisme démocratique : au niveau des communes, des assemblées populaires, des différentes structures de la révolution, et aussi au niveau de l’administration. On va faire des coalitions, pour trouver des solutions et faire tout un travail de diplomatie politique ensemble. Bien entendu, il y a des partis politiques, même des Kurdes qui ne sont pas favorables à la Révolution, que ce soit des libéraux ou des conservateurs. Ce qui compte, c’est de faire un bilan : qu’est-ce qu’on a fait ? Quels sont les projets qu’on a montés ? Qu’est-ce qui a fonctionné ? Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? De quoi on a besoin dans l’urgence ? etc. C’est ce système d’évaluation et de critiques et d’autocritique qui permet de faire avancer un système commun. »

Contresens politique total

Nous détestons la guerre, nous détestons les armes. Nous ne sommes pas les armées des états. Nous sommes une armée de femmes, nous voulons la paix. Nous ressentons de l’empathie pour chaque femme du peuple qui souffre, c’est pourquoi nous ne nous arrêterons pas et combattrons jusqu’à la libération de chacune d’entre nous. Si une femme souffre, je ne peux pas rester tranquille.

 

Nasri Abdullah (porte-parole des YPG)

Corinne Morel Darleux ajoute, dans ce sens : « les pertes sont tellement lourdes, et les souffrances humaines tellement immenses qu’en fait c’est impossible de revenir en glorifiant la question : ça a fait vraiment mal au cœur de voir les Unes, au moment de la libération de Kobané avec les Amazones complètement esthétisées et romantisées, comme si on était dans un jeu de Lara Croft. C’est pas ça la réalité ! C’est un contresens politique total. Les YPG (Unités de protection du peuple), ce sont des unités d’autodéfense et non pas d’attaque ; plus de 12 000 personnes sont tombées pour défendre ce projet. »

Que pensez-vous du fait que mes amis réfugiés syrien d’Alep qui ont pourtant de la famille à Idleb garde une mauvaise image du PKK ?

Nat_la_ Gitane

Sarah rappelle que : « le projet de confédéralisme démocratique a été porté par le peuple kurde, à un moment donné de l’histoire du mouvement de libération, pour faire une rupture, et créer un État-nation qui ne reproduirait pas les mêmes écueils : c’est-à-dire, tomber dans le nationalisme ; mais expérimenter un projet qui permette à tous les peuples de la région de vivre en liberté, en tenant compte de leurs propre racine et culture. Ces critiques relèvent aussi de questions de propagande et d’anti-propagande. » Corinne Morel Darleux poursuit : « Il y aura toujours des points de perplexité, de doutes, d’interrogations et d’imperfection. De manière générale, les points vraiment problématiques viennent des agressions extérieures (Daech, Turquie, Syrie). C’est normal qu’il y ait des débats. Pour s’informer, il y a le Rojava Information Center. Enfin Sarah, signale que cette guerre continue par différents moyens (attaque ciblée au drone, utilisation d’armes chimiques) et qu’il y a 3 militantes kurdes : Fidan Doğan, Sakine Cansız et Leyla Söylemez, qui ont été assassinées dans la nuit du 9 au 10 janvier 2013 dans le 10e arrondissement de Paris, dans les locaux du Centre d’information sur le Kurdistan. »

David Dufresne pose cette question : parfois on est à la limite de l’impressionnisme mais vos récits ne sont pas forcément des travaux pratiques. Pourtant on sent que le regard de l’homme sur la vie familiale a changé lorsque les femmes reviennent chez elles, après une période d’absence. Et il y a cet enchevêtrement à la fois de choses très pratiques et de théorie. 

Corinne Morel Darleux : « en fait quand on est sur place, il y a surtout beaucoup de mises en pratique de la théorie. Avec ce livre, on avait vraiment envie d’une compilation de témoignages incarnés, vécus et variés, et pas d’analyse définitive. Je trouve que ce choix là, il est particulièrement judicieux. Pour moi, c’est pas une solution en fait, mais c’est plein de pistes d’inspirations, de réflexion, et c’est vrai que c’est troublant, qu’on s’en empare pas plus en fait, notamment en termes de stratégie politique. » Sarah, complète : « c’est pas la question du système en soi, la question de fond c’est avec quelles idées, sur quelle base, sur quelles valeurs, sur quel principe est-ce qu’on construit une société  ? Sa propre personnalité ? Comment est-ce qu’on construit une vie ensemble ? »

« Ce livre est parti d’un désir et d’une nécessité : partager les expériences, les rencontres et les émotions qui nous ont traversées au cœur de la révolution du Rojava. Un désir, parce qu’autant de beauté, d’énergie et d’espoir doivent être diffusés le plus largement possible et doivent pouvoir imprégner chacune de nos vies, chaque lutte à travers le monde. Une nécessité parce qu’il est de notre responsabilité de ne pas faire de ce temps au Rojava une expérience personnelle, mais de faire connaître le projet et la réalité révolutionnaire de celles qui nous ont tant appris. » L’ouvrage que vous tenez entre vos mains a été pensé collectivement et écrit par des femmes : internationalistes, mères, journalistes, militantes, principalement françaises, qui ont passé de quelques jours à plusieurs années au cœur de la plus jeune révolution du Moyen-Orient. Avec ce récit, elles nous invitent à découvrir le projet et la réalité des femmes du Rojava et du nord-est syrien, qui depuis 2012 travaillent minutieusement à la création de leurs structures autonomes : autodéfense armée et civile, éducation, coopératives, démocratie de base… Textes de réflexion, poèmes, contes, extrait de journaux intimes, lettres, interviews, autant de formes différentes qui font palpiter ce livre et permettent d’approcher les émotions les plus intimes, la pratique quotidienne et les enjeux géopolitiques.

    Une porte ouverte aux réflexions et discussions pour se nourrir ici de ce qui est expérimenté là-bas.

https://www.syllepse.net/nous-vous-ecrivons-depuis-la-revolution-_r_64_i_844.html

   

Cap sur les 1000 donateur·rice·s !
Faire un don
Total
0
Share