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Que fait la police? (Et comment s’en passer)

Rocher, économiste, auteur bien connu de nos services, chercheur passionné autant que passionnant, revient en ce mois de septembre avec « Que fait la police ? Et comment s’en passer », à paraître à la bonne maison de La Fabrique. Pour lui, toute l’histoire de l’institution policière révèle sa nature violente, sa fidélité à l’ordre établi – et dément l’idée de « dysfonctionnement ». Ce n’est pas de réforme dont la police aurait besoin, à ses yeux : mais d’un remplacement. En s’inspirant de l’Afrique du Sud et de l’Irlande du Nord, où les habitants ont expérimenté des formes de gestion des conflits indépendantes de l’appareil d’État, sans toujours parvenir à leurs fins, Paul Rocher dégage les voies possibles d’un monde sans police. C’est la rentrée Au Poste et ça rigole pas !

« Pour toi, toute l’histoire de l’institution policière révèle sa nature violente, sa fidélité à l’ordre établi, et tu démens tout “dysfonctionnement” ». C’est avec ces mots que David Dufresne résume les recherches de l’économiste Paul Rocher, invité de ce 05 septembre 2022 Au Poste, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre.

Paul Rocher part du constat que la police, censée maintenir la cohésion de la société, se vit comme un groupe à part de cette société, très soudé en interne et hermétique à l’extérieur, comme le trahissent les mots de syndicalistes policiers tels que « forteresse assiégée » pour décrire leur institution. Il expose sa thèse : ce n’est pas auprès des policiers individuellement mais dans le fonctionnement de l’institution-même que se trouvent les causes des comportements discriminants et violents de la police.

« Comment ça se fait que tous les policiers se comportent de la même manière ? Étaient-ils vraiment tous racistes dès le départ, se comportent-ils ainsi intentionnellement ? Ce serait vraiment très surprenant… C’est là qu’intervient la question de ce que fait l’institution à ses agents. »

Paul Rocher

En retour, l’État français par son ministère de l’Intérieur conforte cette institution dans sa conception, en reprenant sa rhétorique, et en augmentant toujours plus ses effectifs et ses moyens, plus que pour n’importe quelle autre branche de l’État. Paul Rocher bat en brèche, chiffres à l’appui, la rhétorique de la police qui « poursuit les voyous » comme Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, aime à le rappeler.

« Le fantasme des cowboys et des indiens ! Déjà raciste à la base. »

XRoDjame | Dans le tchat

Paul Rocher trouve l’origine de cette scission entre la police moderne avec son environnement dans l’avènement du Capitalisme. Il établit une coupure historique, en se référant aux travaux de Foucault, entre la « police » de l’Ancien Régime, affectée à la gestion de la voirie, de l’éclairage public, la santé publique, les mœurs… en un mot, la gestion de la cité au sens large ; et la police moderne, branche spécifique de l’État, professionnalisée et dotée de son propre esprit de « groupe ». C’est un processus long, commencé au cours du XIXe siècle, qui amène la fonction de « policier » à devenir un métier, d’abord à l’échelon municipal puis à l’échelon national. Et déjà, à cette époque, les chiffres de la délinquance ne sont absolument pas en augmentation, ce n’est donc pas cette supposée augmentation qui justifie la mutation de l’institution. L’invité rapproche plutôt le développement de la police d’État de la structuration de la classe ouvrière au sein de l’ordre capitaliste émergeant, la police étant donc l’instrument de la classe dominante pour tenir « au travail » les ouvriers. 

« La police lutte contre les crimes qui gênent les bourgeois. »

Encore_un_autre | Dans le tchat
Les expériences hors-police d’Afrique du Sud et d’Irlande du Nord

Selon Paul Rocher, l’architecture de l’institution policière moderne n’a « rien de naturel », bien au contraire, et peut tout à fait disparaître un jour. Il expose deux exemples de « moments pendant lesquels la population s’est passée de police » moderne. 

En Afrique du Sud, des « comités de rue » se sont formés « quartier par quartier » dans un contexte de lutte pour la fin de l’apartheid, dont la police jouait le rôle principal. Les habitants impliqués cherchaient non seulement à résoudre les conflits, mais aussi à faire en sorte que ces conflits ne se reproduisent pas, loin de l’idée de punition. 

En Irlande du Nord, dans les années 1960, l’IRA alors en lutte contre le colonisateur britannique, met en place des « tribunaux du peuple » comme une instance parallèle de gestion des conflits.

Paul Rocher relate que dans les deux cas, l’expérience a trouvé comme limite que l’organe parallèle s’est fait absorber par la police de laquelle il se détachait. Une partie du chat se montrait déjà sceptique sur les chances de succès de tels comité de quartiers, non professionnels.

« Je ne vois pas comment des comités de quartier vont gérer la lutte contre le terrorisme, la pédophilie, les écocides et l’évasion fiscale des riches. »

ArtereRenalePailletee | Dans le tchat

Loin de vouloir renier ces expériences, Paul Rocher s’en sert pourtant pour appuyer et approfondir son discours. En dégageant la nature de l’institution policière, il montre qu’il ne faut pas compter sur une réforme de la police pour faire changer son comportement. Il tire de ces deux exemples plusieurs pistes pour former un organe en remplacement de la police d’État : la rotation régulière des fonctions (en opposition à la professionnalisation des fonctions), l’élection, le « lien organique » avec la communauté locale, l’équilibre de genres.

David Dufresne remarque que ces pistes ressemblent à un retour vers ce qui se faisait avant l’émergence de la police moderne. L’économiste se défend d’un simple « retour en arrière » mais note des similarités avec une époque dans laquelle il n’y avait pas de police au service des notables. Il ajoute justement que les tentatives de créer une police alternative ont toutes butées face… à la police, et que ce sera lorsque la société sera décidée à traiter les causes sociales de la délinquance que l’on pourra espérer une police réellement au service des citoyens.

« Le dépassement de la police ne peut être qu’en même temps un dépassement des rapports sociaux existants. »

Paul Rocher

La police, au fil des décennies, agissant selon les modes décidés par la hiérarchie – donc le ministère, donc l’État – et face à sa propre représentation dans la société, a fini par s’identifier à un rôle, une position dans la société qui n’a pourtant rien de naturel.

Nous ne sommes pas du même bord, madame.

Didier Lallemand, alors préfet de police de Paris

Comme nous avons pu le voir, ce sont les classes dominantes qui, ayant un intérêt direct à la conservation de cette situation, soufflent leur propre vision du monde à l’institution policière par le moyen de l’État. Étant donné que la grande majorité des médias de masse (presse écrite, télévision, maisons d’édition…) sont aussi, aujourd’hui, des outils aux mains des dominants, nous ne nous étonnerons pas que les visions alternatives de la police aient tant de difficulté à se faire entendre. À la télévision, par exemple, il n’y a pas de régulation du temps de parole des différentes parties, qui serait analogue au rôle que l’ARCOM, ex-CSA, est censé assurer pour les représentations des partis politiques. Au contraire, les voix plaidant pour conserver, voire renforcer la doctrine en place occupe une place absolument démesurée, à tel point que ces voix se substituent entièrement à la représentation de la parole policière.

Le problème de la police, c’est la justice !

Fabien Vanhemelryck, secrétaire général du syndicat Alliance

Nous ne pouvons donc attendre ni de la police, ni des médias, ni de l’État une réforme de la police. Du point de vue des citoyens, un tel contre-discours réformiste a tout autant de difficultés à émerger, puisqu’en ne voyant que la fin de la chaîne, c’est-à-dire les actes de policiers, il est aisé de leur faire porter à titre individuel l’entière responsabilité de leurs actes. L’incapacité de l’IGPN, organisme interne à la police et censé prendre en charge les cas individuels d’outrepassement du rôle incombé à la police, alimente à juste titre l’image d’impunité des policiers. Il devient alors délicat d’imaginer ces mêmes agents assurer les services que rendraient une police « réellement au service des citoyens », comme le souhaite Paul Rocher.

Pourtant, la critique existe bel et bien, à commencer par celle que l’invité du jour exprime dans son livre ; et ce discours vient parfois de l’intérieur-même de la police. Il vient par le biais de certains syndicats, ou bien d’initiatives individuelles d’actuels ou anciens agents de police jouant alors le rôle de « lanceurs d’alerte ». Mais cette parole est rendue difficile, d’une part à cause des pressions appliquées par la hiérarchie qui se place en relais du ministère envers les agents, d’autre part à cause des caractéristiques-même de l’institution policière, comme expliqué par Paul Rocher, parmi lesquelles le virilisme et l’esprit de corps. Récemment, l’épisode du podcast « Les Pieds sur Terre » intitulé « Police : tu l’aimes ou tu la quittes », produit par les équipes de Radio France et diffusé le jeudi 13 octobre 2022, nous propose deux de ces rares paroles.

Je n’ai jamais vu un collègue heureux dans sa vie de flic. Dès que vous commencez à réfléchir, c’est le début de la fin. Vous êtes un fonctionnaire, vous êtes là pour fonctionner. Si vous réfléchissez, soit vous quittez la police, soit vous finissez par mâcher le canon d’une arme.

Yann, ex-policier, dans le podcast Les Pieds sur Terre

Paradoxalement, l’imaginaire d’une autre police pourrait se faufiler dans une faille du discours installé, qui est l’amalgame possible entre les notions de « police de proximité » et de « police municipale ». La première, que le député Ugo Bernalicis est venu présenter Au Poste le 17 octobre 2021 –https://www.auposte.fr/igpn-bac-prefecture-de-police-dissolution-ugo-bernalicis-est-convoque-au-poste – désigne une doctrine d’utilisation de l’institution policière, qui se pose en alternative à la politique actuelle du chiffre et du « tout-répressif ». La seconde ne représente qu’une façon de la déployer sur le territoire. Ces deux notions n’ont donc aucune raison d’être associées en soi. En revanche, il est clair qu’elles proposent toutes deux des pistes salutaires pour ré-ancrer le policier au sein de la société qu’il sert.

Omniprésente dans les rues comme dans le débat public, la police soulève davantage de questions qu’elle ne semble pouvoir en résoudre. En mobilisant les études disponibles et en confrontant les chiffres, Paul Rocher réfute dans ce livre les présupposés au fondement du mythe policier d’une institution sans doute imparfaite mais nécessaire, au service de toute la société dont elle ne ferait que refléter les travers. Non, la police n’empêche pas le crime, et l’emprise policière croissante sur la société n’a pas d’autre fondement que la réorganisation autoritaire du pays et le maintien d’un ordre inégalitaire. Toute l’histoire de l’institution révèle sa nature violente, sa fidélité à l’ordre établi – et dément l’idée de son « dysfonctionnement ».

Peut-on pour autant se passer de police ? En s’inspirant des exemples sud-africain et nord-irlandais, où les habitants ont expérimenté des formes de gestion des conflits indépendantes de l’appareil d’État, Paul Rocher dégage les voies possibles d’un monde sans police.

La Fabrique

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