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Qu’allons-nous laisser à nos enfants ? Etienne Davodeau convoqué Au Poste.

Dessiner, écrire, marcher. Et marcher encore. Des grottes du Lot jusqu’à Bure, d’hier à demain, de l’infini d’avant aux déchets nucléaires sans fin. Auteur de BD à succès, Étienne Davodeau signe avec « Le Droit du sol : Journal d’un vertige », une grande œuvre à mi chemin entre le reportage bucolique et l’introspection collective. Étienne Davodeau était convoqué Au Poste. Précis, sincère, profond, modeste : il a raconté son périple, et on a voyagé ensemble. Vendu à 100 000 exemplaires, « Le Droit du sol : Journal d’un vertige » est l’antidote de nos cauchemars éveillés.

En 2019, le dessinateur Davodeau part de Pech Merle, dans le Lot, où vingt-deux mille ans plus tôt des sapiens ont dessiné mammouths et chevaux sur la roche. Pourquoi ? Par qui ? Cette part de mystère génère une histoire, un moteur pour le récit. 

Marche ou rêve

Marcher sous la voûte stellaire nous remet à notre place d’objet dérisoire, nous dit Davodeau. Cette expérience pousse aussi à réfléchir à ce que l’on fait des sols au nom de la quête d’énergie, ce qui n’est pas agréable. Un exemple édifiant nous est donné sur notre dépendance à l’énergie de par le pouvoir sur-humain qu’elle nous confère : alors qu’il veut continuer sa marche, un ami d’Étienne Davodeau lui propose de le déposer directement à sa destination à quelques heures de route au lieu des plusieurs jours de marche qu’il s’apprêtait à faire. « Ce qui est un peu un coup bas » ajoute-t-il en riant « qui nous rappelle qu’on est d’une lenteur invraisemblable à pied ». Se débarrasser de ça c’est « se retrouver à poil sous les étoiles, quoi. Et c’est intéressant d’essayer de temps en temps. »

Si on ne se pose pas ces questions on vit mieux, on vit plus tranquillement, si on se la pose on vit plus lucidement, et quand on marche comme ça, ces questions là affleurent à la surface.

Étienne Davodeau

Le parcours de Davodeau, traverse aussi la 5e république, le lieu de naissance de Pompidou ou la tombe de Gaulle, instigateurs du nucléaire français. Pour David Dufresne, cette BD est la meilleure réponse à Zemmour, en ces temps de présidentielle nauséabonde. La France n’est pas éternelle, c’est un moment subliminal comparé au temps qui sépare les peintures rupestres de Pech Merle dans le Lot et la demi-vie des déchets devant être enfouis à Bure, dans la Meuse, pour des centaines de milliers d’années.

Bure et contrôle de l’état

À Bure, les autorités essayent tant bien que mal de trouver la solution la moins mauvaise possible pour se débarrasser des déchets radioactifs à vie longue. Mais au prix d’un contrôle policier et judiciaire qui confine à la caricature car l’industrie nucléaire est au cœur du pouvoir français. Ainsi, Étienne Davodeau rencontre Michel, un ancien élu local qui souhaite lui montrer le bois bientôt rasé pour le projet Cigeo, dans une commune voisine de Bure. Il est connu et pourtant contrôlé des dizaines de fois par an par la gendarmerie. Comme Michel l’avait anticipé, une dizaine de flics leur tombent dessus. « J’ai une voiture tout à fait banale, mais je sais désormais qu’elle est fichée au ministère de l’intérieur, j’en suis très fier ! » s’esclaffe Étienne Davodeau.

Les militants écologistes subissent une pression judiciaire qu’on imagine difficilement, les condamnant pour « association de malfaiteurs » et les empêchant de se voir. La Ligue internationale des Droits de l’Homme s’inquiète des décisions de justice prises à leur encontre. C’est une guerre d’usure que l’État leur livre. Les militants font preuve d’une constance et d’une inventivité  belles à voir et qui redonnent à Davodeau confiance en l’Homo sapiens.

A l’échelle du monde, le nucléaire ne représente que 10% de la production électrique. En France, après une perte de vitesse, Davodeau estime que le nucléaire fait son « baroud d’honneur ». « J’arrête quand je veux, je maîtrise » pourrait dire la France, dans un état de dépendance au nucléaire depuis 1973 et le plan Messmer. Aujourd’hui on ne veut pas arrêter tout de suite pour décarboner la production électrique mais cela viendra inévitablement. « Un petit shoot avant de commencer la cure de désintoxication ».

Dufresne souligne : « oui mais ce petit shoot, il va s’étendre sur des milliers d’années, c’est ça le problème ».

Étienne Davodeau résume : « le nucléaire c’est un très bel appartement mais sans toilettes. […] Et à Bure, c’est la tentative désespérée de creuser des chiottes à une industrie qui arrive un peu à saturation de déchets ».

Quelles traces allons nous laisser ?

Quoi qu’on pense du nucléaire, les déchets sont là, que faire ?

matrochaton | Tchat

La position d’auteur de Davodeau ne lui permet pas de répondre à ça. C’est pourquoi il se repose sur l’expertise de Bernard Laponche. Cet ancien ingénieur du CEA, qui a fait partie du programme nucléaire, bascule de l’autre côté en faisant la démonstration de son danger. Son témoignage, difficilement contestable, donne du crédit à la démarche du livre et permet d’aborder l’aspect technique des choses. Laponche favorise des projets de stockage en subsurface plutôt qu’en grande profondeur, comme à Bure. C’est un pari optimiste sur l’avenir : si on trouve une solution dans les siècles à venir, les déchets seraient encore accessibles. Or l’aspect réversible de Cigéo est passé à la trappe, pour le moment.

Est-ce que vous connaissez les publications de Jancovici et que pensez-vous de ce pro-nucléaire ?

Valeur Anarchiste | Tchat

Difficile de passer à côté de Jancovici, nous dit Davodeau.  L’homme vient de publier une BD avec Christophe Blain, « Le Monde sans fin, miracle énergétique et dérive climatique ». Pour Etienne Davodeau, c’est facile d’être pro nucléaire quand on ne se pose pas la question des déchets. Simplement, ils sont là et on ne peut pas les ignorer.

Or, si les déchets sont là pour rester, avec le temps, les signes, eux, perdent leur sens. Une sémiologue qui témoigne dans l’ouvrage de Davodeau livre un exemple : le panneau mondialement reconnu pour les toilettes, un homme et une femme côte à côte, la femme étant symbolisée par une jupe. Il est déjà obsolète. Or comment transmettre une signalétique aussi longtemps que nécessaire pour un projet qui doit s’étendre pendant des centaines de milliers d’années ? Comment faire savoir à nos descendants ce qu’on aura planqué dans la grotte ?

Le Droit du sol, Journal d’un vertige

En juin 2019, Étienne Davodeau entreprend, à pied et sac au dos, un périple de 800 km, entre la grotte de Pech Merle et Bure. Des peintures rupestres, trésors de l’humanité encore protégés aux déchets nucléaires enfouis dans le sous-sol, malheur annoncé pour les espèces vivantes. Étienne Davodeau, sapiens parmi les sapiens, interroge notre rapport au sol. Marcheur-observateur, il lance l’alerte d’un vertige collectif imminent et invite à un voyage dans le temps et dans l’espace.

De quelle planète les générations futures hériteront-elles ? Qu’allons-nous laisser à celles et ceux qui naîtront après nous ? Comment les alerter de ce terrible et réel danger pour leur survie ? Il est de notre responsabilité collective d’avancer sur les questions énergétiques pour protéger la « peau du monde ». Dans cette marche à travers la France, il est parfois accompagné d’amis, de sa compagne, mais aussi de spécialistes, qu’il convoque sur ces sentiers pour qu’ils nous racontent l’histoire unique du sol de notre planète, ou encore celle du nucléaire et de ses déchets, dangereux pendant plusieurs centaines de milliers d’années.

À la marge du témoignage et du journalisme augmenté, le Droit du sol marque le grand retour d’Étienne Davodeau à la bande dessinée de reportage.

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