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« Le procès du 36 » (viol, parole, consentement et #MeToo) avec Ovidie, réalisatrice

Dans son film « Le procès du 36 » (France 2), la réalisatrice Ovidie ausculte la notion de consentement sexuel. En 2014, Emily Spanton, touriste canadienne, accuse deux policiers de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) de l’avoir violée dans les bureaux du célébrissime 36, quai des Orfèvres. En première instance (2019), ils sont condamnés à 7 ans de prison. En appel, en avril 2022, ils sont acquittés. Elle nous en parle, en ce matin de 19 mai 2022.

« Je considère qu’à 2 grammes, une femme saoule, on n’y va pas ! Voilà ça devrait être une règle, on met une couette sur elle, on l’emmène se coucher, on lui souhaite bonne nuit, on la ramène à son hôtel si on se dit qu’elle est trop saoule pour rentrer toute seule, mais on n’y va pas ! »

Ovidie

Ovidie se définit comme réalisatrice et autrice, elle produit aussi des documentaires sonores, des podcasts et de la fiction. A travers ses différents travaux, elle propose un point de vue d’auteure (subjectif) sur le monde ; son intention « partir d’un fait divers, une expérience banale de l’intime pour susciter une réflexion collective et sociétale ». Comme pour ses précédentes productions (Là où les putains n’existent pas, documentaire sur la prostitution en Suède ; la dialectique du calebute sale, podcast tiré d’une humiliation intime), elle se pose la question de ce que cela raconte de nous. Dans « Le procès du 36 », elle porte son regard sur le procès d’Emily Spanton.

Avant de commencer, retour sur ce qu’elle nomme dans une interview récente : « baiser comme un mec de droite » ; qu’est ce que cela veut dire ? Elle qui nous rappelle qu’il y a des « mecs à gauche qui baisent comme des mecs de droite ».

Réplique d’Ovidie: « cela pose la question de la consommation du sexe, à l’heure du marché des applications et sites de rencontres, ensuite l’égalité dans les relations sexuelles, d’où proviennent nos fantasmes », autant de sujets et questionnements qui font débat. Pour autant, Ovidie ne s’érige pas en détentrice des mœurs : « je ne suis pas la police du cul ».

La réalisatrice cherche à souligner la place des combats féministes, aussi importants que ceux menés contre le capitalisme, alors même que cette lutte a souvent figuré à l’arrière plan des mouvements militants de gauche. Elle évoque la politique du Parti Communiste, opposé en son temps à la contraception, la hiérarchie des luttes et le peu d’intérêt pour la politisation de l’intime hors de cercles restreints, durant longtemps.

Et donc, le procès du 36, un film éminemment politique. Pourquoi ce documentaire ?

À travers ce drame, Ovidie a cherché à mettre en lumière les jeux de pouvoirs, montrer le soutien massif, par leurs collègues, des policiers mis en examen,  qui vont venir occuper la salle d’audience. Elle tente de saisir la mécanique de la justice qui se met en place, pour questionner la constitution.

La réalisatrice a voulu comprendre le traitement d’une affaire judiciaire, et plus particulièrement le statut d’une victime d’un viol : quel regard est porté sur « les femme qui ont la cuisse un peu légère » ? Elle montre que l’on s’intéresse à ses mœurs, à ce que l’on raconte d’elle, en lui donnant l’impression que c’est elle l’accusée.

En s’appuyant sur une méthode assez clinique et la reconstitution, Ovidie utilise les ressorts de la fiction de manière très élégante, avec beaucoup de soin (film très posé, calme, sans voix off) pour exposer la dissymétrie de l’instruction. Deux versions, retranscrites le plus fidèlement possible ; parole contre parole, qui exposent la stratégie de la défense (écran de fumée, décentrer, mettre le doute). Elle raconte une ambiance, celle de la BRI ; sorte de “boys club” dans les bars, des potes en bataille pour un trophée et, en interne, ce que tout le monde sait : ce que ramener des filles au 36 sous-entend. 

L’interview bifurque alors sur le deux poids deux mesures, sur la non prise en compte du niveau d’alcoolémie des accusés mais de celui de la victime (analyse toxicologique dont elle a fait l’objet), les conditions de l’examen psychologique d’Emily Spanton, du recours inégal aux vidéosurveillances et l’enquête menée jusqu’au Canada, qui aboutira au témoignage d’un des ex de la victime lors du procès : « comme si on voulait la salir».

Victime d’un viol collectif à 14 ans je n’ai pas pu porter plainte : le flic m’a culpabilisée en me disant que je faisais + âgée et surtout que j’étais « trop bandante »… c’était il y a 40 ans et rien n’a changé. Putain, j’ai eu du mal à l’écrire ce message….

K | Dans le tchat

Il y a quelques années, j’étais ivre sur la voie publique je me fais embarquer par les flics pour aller en cellule de dégrisement, avant ça ils me disent que je suis une pute sinon je serais pas habillée comme ça, et ensuite ils me menacent d’une fouille anale en se marrant entre eux. Si une flic femme n’était pas arrivée à ce moment là pour les stopper, je ne sais pas ce qu’il se serait passé…

L | Dans le tchat

 Au final, la parole d’Emily Spanton a été mise en doute et les policiers acquittés. Ovidie nous rappelle que « dans le droit canadien, on a pas le droit d’utiliser des éléments qui sont pas reliés aux faits ». La réalisatrice évoque des « faits sidérants sur bien des points », néanmoins elle ne se considère pas comme une « féministe carcérale » et défendrait davantage une position abolitionniste. L’accueil de son documentaire par la Police n’a pas créé de remous, la Police Judiciaire lui a seulement demandé de faire quelques modifications et floutages.

Au delà de l’affaire, Ovidie revient sur le procès (« 3 semaines, c’est disproportionné 8 ans après »), la symbolique du lieu (le Palais de Justice de Paris jouxte le 36, quai des Orfèvres), et sur le procès en première instance qui s’est tenu à Créteil dans la plus grande discrétion. Pour le second, la réalisatrice ne s’y est pas rendue pour ne pas « mettre le bordel » selon ses mots, de part sa posture militante. Aujourd’hui Emily Spanton va bien mieux et retravaille dans le social.

Si l’on pousse le raisonnement jusqu’au bout sur la notion de consentement, est ce que ça implique le fait que les femmes ne peuvent plus boire pour rester consciente en soirée ?

X | Dans le tchat

 Une question super intéressante, et compliquée, reconnaît Ovidie : « est-ce que ça veut dire qu’on interdit tout rapport sexuel alcoolisées ? ça pose des questions qui sont hyper emmerdantes »

L’entretien se termine sur l’après #metoo, les jeunes générations sensibles à ces problématiques, en évoquant le podcast « Les couilles sur la tables » de Victoire Tuaillon sur la masculinité. Enfin, par l’évocation de certaines personnes (tribune sur la liberté d’importuner), les pouvoirs qui freinent les propositions et revendications féministes, celles d’une société où les femmes seraient respectées et dont les droits seraient garantis. Pour Ovidie nous restons sur un champ de ruines ; alors « comment fait-on pour continuer à désirer face à tous ces témoignages de violences ? Qu’est ce que l’on reconstruit ? »

« Maintenant il faut voir au-delà, c’est la génération suivante, comment est-ce qu’on communique avec eux ? »

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