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Où en sommes-nous avec la dérive sécuritaire?

En mars 2021, elle a bataillé dur contre la loi Sécurité Globale au Sénat. Présidente du groupe communiste républicain citoyen et écologiste, Éliane Assassi était #AuPoste pour 90 minutes. Avec elle, on a parlé drones, privatisation de la sécurité, recul des libertés fondamentales, surveillance massive, article 24 et autres petites politesses du Sénat, en attendant les recours devant le Conseil Constitutionnel. Elle a raconté les coulisses de la fabrication de la loi, les auditions d’avant hémicycle, et l’ambiance « dangereuse » dans laquelle nous sommes plongés. Ah, aussi, elle a dit ses rêves de jeunesse, quand la sénatrice voulait être… commissaire de police ! Et pour finir, elle a lâché : « La gauche ne parle plus aux gens. Elle est enfermée dans ses couloirs. »

Dès les premières minutes, les mots sont lâchés, la sénatrice, devenue l’une des figures parlementaires de la contestation de la loi Sécurité Globale,  ne cache pas sa colère contre un texte « inique » qui confère des pouvoirs « considérables » à la police, scelle une doctrine répressive du maintien de l’ordre et « inscrit dans la loi le fait que des boîtes de sécurité privées “assurent” notre sécurité ». Elle dénonce la connivence des sénateurs LR, majoritaires au Sénat, avec la majorité présidentielle pour bloquer tout amendement, et déplore la désunion de la gauche sur ce sujet. 

On a assisté, avec ce texte, à une manipulation. Une commande du gouvernement à des parlementaires sous obédience politique de la République en Marche. Un texte non révisé par le Conseil d’État, sans étude d’impact… une forfanterie.

Eliane Assassi

Consciente de l’extrême minorité de cette parole contestataire au sein du Sénat, Éliane Assassi en profite pour raconter le quotidien de son travail, entre débats au Sénat, commissions et auditions des parties concernées, précieuses pour comprendre comment et en quoi, par exemple, confier des missions de police à des entreprises privées remet en jeu le fragile caractère de « service public » que constitue notre sécurité.

Depuis au moins 1945, les gouvernements successifs s’enferment dans une « surenchère » de textes à caractère répressif, alimentés par la réaction à des événements certes tragiques. Au sujet de la loi Sécurité Globale, la sénatrice se réjouit de la contestation dans la rue contre l’article 24, mais met en avant le caractère global du texte – dont l’objet initial reste le « continuum sécuritaire » – et regrette que le reste soit  passé sous les radars. Le texte entérine une logique selon laquelle les missions de sécurité sont déléguées à l’échelon municipal, le manque de moyens conduisant régulièrement les maires à les confier au privé. L’État se passe alors d’une politique claire, cohérente et maîtrisée, exposant l’organisation de la sécurité aux soubresauts de l’actualité politique et médiatique, ainsi qu’aux intérêts marchands.

Si l’article 24 de la loi Sécurité Globale a cristallisé les débats, c’est parce qu’il concerne les journalistes…

Misoumizou | Tchat

Lorsque Dufresne pose la question du « rapport ambigü » de la gauche aux questions de sécurité, Éliane Assassi l’énonce clairement : pour elle, « dans une démocratie, il y a besoin de personnel formé pour assurer notre sécurité ». Elle s’inscrit néanmoins dans une critique systémique de l’institution policière, qu’elle perçoit comme « répondant trop souvent aux ordres du gouvernement pour réprimer ». Elle voit en la loi une « commande politique » du fonctionnement de la police, et en veut pour preuve le contenu du texte de la loi Sécurité Globale dans lequel « chaque alinéa est du “plus répressif” ». Et si la gauche « de gouvernement » s’inscrit aussi dans cette commande politique-là, c’est, selon la sénatrice, dû à une incapacité à répondre autrement aux grondes sociales.

La notion de « rapport de force » revient souvent pour expliquer que depuis l’intérieur des institutions – que ce soit le Sénat ou le Conseil Constitutionnel, à majorités de droite – peu de choses peuvent être faites contre les lois du gouvernement ; mais que, parfois, une loi peut être adoptée et « balayée » par la suite, si la rue s’empare de la contestation – comme ce fut le cas pour la loi CPE par exemple. La sénatrice résume avec la formule suivante, à l’intention de ses collègues parlementaires : « Pour être efficace, il faut un pied dedans et un pied dehors. » C’est d’ailleurs l’un des points sensibles de la loi Sécurité Globale, dont le caractère répressif vise implicitement, pour le gouvernement, à affaiblir la contestation hors des institutions. Dans le chat, Syzo91 demande : « Comment modifier le rapport de force lorsque l’on constate les mutilations en manifestation ? » Éliane Assassi reconnaît volontiers le phénomène, mais n’y voit pas la seule raison :

« Celles et ceux qui nous gouvernent ont contribué à éteindre la voix des corps intermédiaires, du mouvement syndical, associatif… de toutes les forces en capacité de “réaction” à des choix qu’on voudrait nous imposer. Pour établir un parallèle osé, ce n’est pas seulement parce qu’il y a des violences policières que les gens ne vont plus voter. »

Éliane Assassi

Revenant aux débats parlementaires sur la loi Sécurité Globale, dont le nom a depuis changé à de multiples reprises, se pose la question de la stratégie et des recours encore possibles. La sénatrice discute avec le chat, très bien informé, des « e-pétitions » du Sénat ainsi que de la possibilité de saisir le Conseil Constitutionnel au moyen des QPC (questions prioritaires de constitution), outils directement disponibles aux citoyens mais trop peu connus. Et la sénatrice de lancer une bouteille à la mer : « Ce qu’une loi fait, une autre loi peut le défaire… », peut-être en pensant à l’échéance électorale qui vient dans un an.

L’idée a sans doute aussi traversé l’esprit de David Dufresne, qui demande, provocateur : « Pourquoi vous n’êtes pas foutus de faire l’union de la gauche ? » L’amertume se lit dans le regard de la militante de gauche qu’est la sénatrice Assassi. Elle confie regretter cet état de fait, mais ne se fait pas d’illusions sur la possibilité d’une union d’ici aux élections. Elle évoque ce « format de la présidentielle qui concentre tout derrière un homme ou une femme », et qui rend l’union impossible maintenant que plusieurs sont partis « bille en tête », alors que le rapport de forces défavorable commandait l’alliance des familles de gauche. Éliane Assassi augure qu’un tel exemple, loin d’être nouveau à gauche, contribue à l’abstention, et comprend que « les gens de gauche préfèrent aller sur Twitch que voter ». Elle diagnostique que la gauche au pouvoir a déçu, portant un coup terrible à une famille politique désormais incapable de générer de l’espoir. Dans le chat, on réagit et on dénonce, plutôt qu’un manque d’espoir, une défiance envers les politiques – au sens individuel – dont aucun ne semble mériter le vote.

Forcément qu’ils ont déçu, ils n’étaient pas de gauche.

Ramonsaladier | Tchat

Assassi comprend, et s’emporte : « La gauche ne parle plus aux gens. Elle est enfermée dans ses couloirs. » Avant de préciser : « Nous n’avons pas abandonné les questions de sécurité, de libertés publiques. Nous disons que d’autres choix sont possibles. Mais ce n’est pas avec quinze petits sénateurs dans l’hémicycle que ça suffit, il faut le porter, ce discours. » Sans nier les difficultés structurelles, la sous-représentation dans les institutions et dans les médias, la sénatrice pointe son propre camp :

Nous avons perdus, en termes d’organisation. Il n’y a pas si longtemps que ça, dans chaque quartier de la Seine-Saint-Denis, il y avait une cellule du PCF avec des militants à l’écoute des gens, qui les accompagnaient dans leurs problématiques, qui prenaient en charge les migrants…

Éliane Assassi

Avec cette piste, c’est un message à tous ceux qui « ont une idée de ce qu’est la République » qu’Éliane Assassi envoie, dans l’espoir de réveiller la lutte contre une droite qui s’extrémise et une extrême-droite qui se normalise.

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