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Antoine Dubiau - EURYALisation #AuPoste

L’inquiètant avènement des écofascismes

Ne pas croire les apparences. Ne pas se tromper dans des considérations trompeuses : le fascisme s’accommode de l’écologie comme du reste. Il sait l’avaler, pour mieux le greenwasher. Antoine Dubiau, auteur de Ecofascismes (Editions Grévis), explique pourquoi le discours environnemental doit être clarifié pour échapper aux différentes formes de fascisation de l’écologie.
Écologie et fascisme

En France, en grande majorité, l’extrême-droite « détourne son regard » des questions d’écologie. De tous temps, le Front National et les autres mouvements ayant une certaine notoriété à droite de la droite ont fait alliance avec les intérêts des énergies fossiles, qui assurent et alimentent le mode de vie occidental – fondamentalement extractiviste et prédateur. On parle de « fascisme fossile », de « carbofascisme ». En France, une Marine Le Pen ou un Éric Zemmour s’inscrivent dans cette définition, chacun avec ses spécificités, à l’instar d’un Trump ou d’un Bolsonaro aux USA ou au Brésil.

Mais ce retard, voire ce déni à l’extrême-droite ne doit pas cacher l’existence, ni le risque de diffusion, d’une accaparation des enjeux écologiques par ces formations. Celle-ci semble même inévitable, à mesure que les conséquences du changement climatique se font incontournables. C’est dans ce sens que nous parlons d’ « écofascismes ».

Accepter et comprendre que l’écologie n’est pas « intrinsèquement, mais historiquement de gauche » est un préalable à son étude dans les pensées fascistes. L’association de l’écologie aux mouvements de gauche est même plutôt spécifique à la France : le caractère libertaire des luttes écologistes des années 1950 et 1960 a certainement servi de repoussoir à la droite pendant un certain temps, jusqu’à ce que des penseurs fascistes reprennent à leur compte la question. Dans d’autres pays, aux États-Unis notamment, l’écologie est beaucoup moins marquée politiquement.

Considérer que l’écologie se situe naturellement et unilatéralement du côté des mouvements socialistes, ou même de la gauche, s’apparente à une forme paresseuse d’arrogance.

Antoine Dubiau

Aujourd’hui, l’écofascisme existe de manière marginale à l’extrême-droite. Il n’est pas revendiqué comme tel, et reste peu structuré politiquement, mais sa pensée est suffisamment développée pour nous permettre de l’étudier. Pour faciliter son analyse, Antoine Dubiau reprend à son compte la triple définition du fascisme proposée par le sociologue Ugo Paletha : 

  • en tant qu’idéologie, de préservation et purification du peuple et de son identité ;
  • en tant que mouvement, c’est-à-dire l’ensemble des formations, plus ou moins électoralistes ou marginales, qui gravitent autour de cette idéologie ;
  • en tant que régime politique, autoritaire et raciste, appelé par ces mouvements pour imposer leur idéologie.

C’est principalement sur la première de ces dimensions que notre invité du jour travaille. Pour ce faire, il assure une veille des courants de pensée fascistes, de leurs publications, de leurs débats internes, et remonte le cours de leur histoire pour retracer les dynamiques en cours.

Fascisation de l’écologie

Dans l’introduction de l’écologie à l’extrême-droite, un nom revient inévitablement : celui d’Alain de Benoist, philosophe et fondateur du mouvement de la Nouvelle Droite au tournant des années 1980. Ce dernier se veut « entremetteur » des différentes mouvances d’extrême-droite, mais aussi une « ouverture sur la gauche », allant jusqu’à promouvoir avant l’heure le dépassement des clivages gauche-droite. Ce confusionnisme entretenu trouve en l’écologie un cheval de Troie idéal, en ce qu’elle est un « combat pur » et universel par excellence. Ainsi, la Nouvelle Droite propose sa version fascisante de la lecture des enjeux écologiques et ses propositions pour les traiter.

Ce n’est pas parce que l’on n’est pas très clair sur sa conception de l’écologie que mécaniquement, on aboutit à une conception fasciste de l’écologie… mais c’est un risque.

Antoine Dubiau

Un premier trait du discours écofasciste est l’imputation des problèmes à une présumée surpopulation du monde. Cette idée occulte le fait que l’empreinte sur l’environnement n’est pas du tout équivalente d’un humain à l’autre, selon son pays d’origine et son niveau de vie. Les proportions des déséquilibres que les écosystèmes connaissent aujourd’hui sont le fait de l’organisation productiviste des sociétés modernes, et non pas d’une supposée nature humaine. Les pays du Nord sont responsables de l’immense majorité des dégâts sur l’écosystème ; paradoxalement, si surpopulation il y avait, nous serions donc priés de partir en premier.

À l’extrême-droite, ce biais va de pair avec une vision raciste de la démographie – qui considère comme intrinsèque une prétendue surnatalité dans les familles racisées, par exemple. Un corollaire de ce discours sera l’argument anti-IVG qui vise à « préserver » une population, jugée supérieure, de l’extinction, et assurer sa supériorité numérique. 

Un autre recours est celui aux thèses effondristes, pas écofascistes par nature mais souvent récupérées par ce mouvement. Le déclin de la « civilisation thermo-industrielle » est, dans ce cas précis, rattaché au déclin d’une civilisation culturelle, voire identitaire, le fascisme considérant l’industrie fossile comme composante de « l’identité occidentale ». Cet effondrement est alors imaginé comme une « guerre des civilisations ». Dans ce sens, on trouve dans les mouvances d’extrême-droite aujourd’hui une glorification de l’autonomie, de la résilience qui prend moins souvent la forme d’un localisme mou que de la pratique individuelle du « survivalisme ».

Il y a une conception de l’effondrement comme guerre civile, comme lutte armée de tous contre tous dans laquelle il faut protéger les siens, une dimension très identitaire.

Antoine Dubiau

Ensuite, les attaques contre la démocratie traditionnellement entendues à l’extrême-droite sont reprises à leur compte par les écofascistes. La démocratie, de par le rythme de changement des têtes gouvernantes, serait « trop rapide » pour traiter les questions de long-terme telle que l’écologie. La préservation de l’environnement est ainsi considérée de manière analogue à la préservation de l’identité, comme une question transcendantale. La démocratie serait en parallèle « trop lente » à prendre les mesures appropriés, du fait de son fonctionnement parlementariste. Les écofascistes s’inscrivent donc bien dans la promotion usuelle du fascisme comme régime politique autoritaire, jugé plus efficace.

Enfin, le concept de décroissance est récupéré et transformé. Cette idée, née dans les années 1970 de mouvements socialistes libertaires, implique des considérations politiques et sociales ; la volonté de tendre vers l’auto-gestion, par exemple. André Gorz participera à théoriser cette idée. Mais, pour mieux se faire entendre, la décroissance est souvent réduite par ses propres défenseurs à sa portée économique : arrêter de produire pour produire. La fragilité de cet angle, sur lequel ne manquent pas d’appuyer ses détracteurs libéraux, ouvre aussi la porte à la récupération par l’extrême-droite qui peut y insuffler son propre contenu politique. Dans le discours écofasciste, la décroissance devient la nécessité d’un grand retour en arrière, dans le fantasme d’une « civilisation occidentale pré-chrétienne » par l’abandon pur et simple de la modernité. David Dufresne résume : « À partir d’une idée de gauche, certains arrivent à dire “c’était mieux avant” ».

Les décroissants théorisent le changement de trajectoire des pressions humaines sur l’environnement. Mais ce n’est pas suffisant, il faut aussi dire comment on réduit ces pressions. Est-ce qu’on laisse un régime autoritaire décider pour tous, ou bien adopte-on une forme directe de démocratie, qui, localement, permet de se concerter sur les besoins nécessaires ?

Antoine Dubiau
Écologisation du fascisme

Après avoir expliqué comment la Nouvelle Droite propose une version fasciste de l’écologie, Antoine Dubiau expose comment les discours politiques d’extrême-droite s’adaptent à leur époque en se parant de justifications « écologistes » – qui relèvent plutôt de fantasmes naturalistes.

Sur le thème de l’écologie, « l’extrême-droite vient vraiment à reculons, mais elle voit bien que le thème devient un tel enjeu qu’elle est finalement obligée de se positionner », lance David Dufresne. Dès les années 1980, la Nouvelle Droite développe une méthode pour ce faire : détourner une idée issue des mouvements écologistes pour habiller un de ses thèmes. Par exemple, la défense de l’identité devient la « préservation d’une culture en harmonie avec son territoire ». Cette sorte de localisme identitaire sert ainsi de caution à une conception xénophobe, le rejet de « celui qui ne vient pas du même sol ». Cette technique peut s’avérer redoutable pour embrumer les esprits, et participe d’ores et déjà de la supposée « dédiabolisation » du Rassemblement National.

Il y a un courant néo-païen qui a une conception du rapport entre le sol et les humains très spirituelle : ils considèrent que les humains sont issus d’un sol en particulier : par exemple, les blancs issus du sol européen, et qui y seraient liés par un lien naturel et spirituel très important.

Antoine Dubiau

Loin des formations électoralistes et exposées médiatiquement, il existe des courants marginaux à l’extrême-droite qui se pensent bien plus profondément à travers les questions écologiques qui deviennent alors « une synthèse politique des mythes et mysticismes réactionnaires ». On trouve parmi eux des mythes concernant « l’origine géographique supposée différente de la “race blanche” par rapport aux autres races », comme par exemple le nordicisme qui place cette origine au Pôle Nord. Ces mythes nourrissent un imaginaire tribal, païen, qui sert de défense d’une société aux valeurs dites « traditionnelles », hiérarchiques et virilistes.

En ce que ces discours portent sur des questions morales plus que politiques, Antoine Dubiau fait la distinction entre les courants réactionnaires religieux et le fascisme. Pour autant, ces courants connaissent au même titre une écologisation.

L’un d’eux, nommé « écologie intégrale », s’articule autour de la notion de « limite ». Né dans les milieux catholiques réactionnaires, il récupère la notion de limite (ou de seuil) écologique – souvent invoquée dans les sciences écologiques, quoique de plus en plus discutée – pour en faire un principe moral, qui flatte aussi l’affect de modération. Que ce soit à l’échelle planétaire ou à l’échelle locale, à l’échelle familiale ou celle de l’individu, sont établies des limites morales à ne dépasser sous peine de dérégler l’ordre naturel. Sous ce discours, les « déviances sexuelles » ou de genre, les structures familiales non traditionnelles et autres phénomènes de société, deviennent des causes directes des maux de la planète.

La revue Limites fait la synthèse entre l’écologie intégrale et les mots d’ordre de la Manif Pour Tous – dont sont issus ses fondateurs – essentiellement homophobes, transphobes et antiféministes. 

Écologie et technique

L’écologie intégrale, comme les autres courants présentés jusqu’à présent, ont comme caractéristique commune de s’opposer au progrès tel que les libéraux le conçoivent. Cette idée du progrès se décline notamment en écologie par le techno-solutionnisme, c’est-à-dire la confiance absolue en l’innovation technique de demain pour résoudre les problèmes d’aujourd’hui. Sans qualifier tous les libéraux de techno-solutionnistes, l’attentisme et la modération de ceux-ci sur les questions écologiques démontrent une forme de confiance dans les structures existantes pour régler d’elles-mêmes les problèmes ; mais aussi, et peut-être surtout, un déni de la remise en cause nécessaire du modèle productiviste et extractiviste qu’ils soutiennent.

À gauche, la conception marxiste du progrès – au sens de marche en avant inéluctable de l’histoire – a aujourd’hui très majoritairement disparu, le progrès technique étant plutôt perçu comme allant de pair avec une régression écologique et une régression sociale. La critique de la notion libérale de progrès est ainsi établie, mais elle ne doit pas être confondue avec celle venant de l’extrême-droite.

Comment distinguer les points de vue des techno-critiques de gauche et ceux d’extrême-droite ?

Passeurdesonges dans le tchat

Pour nous aider à y voir plus clair, Antoine Dubiau met en parallèle trois points de vue sur la technique :

  • La critique écofasciste de la technique est un rejet de la modernité, en bloc. Le progrès technique est considéré au même titre que le progrès social, ou le progrès moral, c’est-à-dire une « aliénation des humains par rapport à leur nature, un éloignement de cette nature ». Ainsi, est considéré comme une déviance ce qui va à l’encontre de cette « nature », réceptacle de schémas pseudo-traditionnels parfois fantasmés – « nature profonde, nature sexuelle, nature raciale… », qui, si jamais ils eurent un jour quelque réalité, sont effectivement mis à l’épreuve par la modernité.

  • Les courants techno-critiques de gauche considèrent la technique comme un outil, et se posent plutôt la question de savoir qui contrôle cet outil, à qui profite-t-il, quelle vision politique sert-il ;

  • D’autres voix, à gauche, dénoncent la technique en tant que tel, comme un phénomène autonome et se développant de lui-même, sans contrôle. La critique se cristallise sur la recherche de l’innovation pour l’innovation, le techno-solutionnisme à tout prix là où moins de technique serait en fait la solution.

Ce troisième groupe ne partage pas les valeurs ni l’imaginaire de l’écofascisme, mais peut s’en approcher ponctuellement par sa critique similaire de la technique. Antoine Dubiau regrette le confusionnisme cette pensée en tant qu’elle ne se place pas sur le plan politique. On la retrouve dans les discours de retour à la nature, chez des communautés en recherche d’alternatives au progrès, telles que les sphères new-age ou encore les adeptes de la santé naturelle. Sans contenu politique, c’est-à-dire de prise de position sur l’organisation des communs, le champ s’ouvre à tout type de structure, y compris autoritaire et/ou sectaire, notamment quand le discours prend la forme stérile, et parfois dangereuse, d’une déconnexion de la société. Sous une esthétique naturaliste, prolifèrent alors les dérives telles que le mouvement anthroposophique, qui, si elles ne font pas carrément le pont avec l’extrême-droite et/ou versent dans le complotisme, détournent la critique de son vrai sujet et la neutralisent. 

La technologie ne pose pas problème en soi, le problème est qui la contrôle.

Antoine Dubiau
Débusquer l’écofascisme

L’ouvrage a pour objectif de donner les moyens de reconnaître l’écofascisme là où il est, pour mieux prévenir sa montée. S’il ne croit pas à l’avènement d’un régime politique écofasciste en soi, son auteur s’inquiète de la montée d’une extrême-droite qui pourra facilement récupérer tout ou partie de ses apports dans son propre exercice du pouvoir, si il arrive.

La difficulté réside dans le discernement des discours écofascistes, puisque ceux-ci manipulent les mêmes notions que les écologistes ancrés à gauche. Ainsi, des notions comme l’enracinement ou localisme, ou encore la décroissance, n’auront pas le même sens ni le même contenu politique. Sur l’idée d’enracinement, par exemple, un discours de gauche portera sur les liens matériels à entretenir avec le territoire vécu, que l’on choisit, tandis qu’un discours écofasciste insistera sur le territoire et la culture de naissance avec laquelle nous aurions un lien spirituel et indépassable.

En conclusion, si l’écologisation du fascisme est un processus interne au fascisme sur lequel nous n’avons pas la main, il est important d’opérer une clarification du discours écologique pour empêcher sa fascisation. Antoine Dubiau enjoint la gauche et en particulier les marxistes à dépasser le productivisme pour, en quelque sorte, réunir la décroissance avec la lutte des classes. Dans ce sens, les lectures d’André Gorz et de Murray Bookchin, qui ont accompagné la rédaction de son livre, seront les bienvenues.

Bookchin défend l’idée que la domination de la nature est le prolongement de la domination entre humains. Si il n’y a plus de domination entre humains, il n’y aura plus de groupes sociaux en mesure d’exploiter la nature.

Antoine Dubiau

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