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Didier Fassin Anne-Claire Defossez anthropologue, sociologue et médecin & sociologue & chercheuse

L’Exil, toujours recommencé. Avec Anne-Claire Defossez et Didier Fassin

Il y a dix ans, Didier Fassin avait plongé dans les BAC des quartiers pour une enquête anthropologique remarquable et remarquée (La Force de l’ordre). Cette fois, avec la sociologue Anne-Claire Defossez, Fassin a arpenté les Alpes, à la frontière franco-italienne. Ensemble, ils ont rencontré des exilés dont le périple raconte les monde et ses bouleversements. Des pandores qui ne savent pas — ou plus, ou ne veulent pas — savoir à quoi et à qui ils servent. Des maraudeurs solidaires qui disent notre humanité. Mais pas seulement: Defossez et Fassin ont aidé les migrants ; elle dans leur démarches administratives ; lui comme médecin.

Ensemble, ils signent L’Exil, toujours recommencé (Le Seuil), somme de situations comme ils les appellent. C’est leur toute première venue Au Poste.

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La causerie en quelques mots

La singularité de la démarche de Defossez et Fassin consiste à cette “participation observante” rapportée dans une forme triptyque : d’une part, leur implication directe au refuge solidaire de Briançon leur a permis de comprendre l’histoire de l’intérieur, à travers la rencontre des exilés et des bénévoles.  D’autre part, leur engagement pour les droits et la dignité des exilés est revendiquée et, enfin, leur distanciation leur ont permis de poser un regard critique, identique pour tous les protagonistes – y compris les forces de l’ordre, les fonctionnaires de la préfecture, les maires.

Leur enquête décrit précisément toutes les situations d’exilés, “pour lutter contre une forme de massification et d’anonymisation des situations, qui font perdre à ces personnes leur humanité” explique Anne-Claire Defossez. C’est dans cette perspective qu’a d’ailleurs été préféré le terme “exilé” aux termes migrants ou réfugiés, afin de mettre l’accent sur le choix contraint et l’errance du périple de ces personnes. 

De l’autre côté de la Méditerranée, on donne de l’argent à des régimes souvent peu démocratiques comme la Turquie, la Libye, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, mais aussi le Niger, qui est la porte d’entrée de la traversée du Sahara. L’Union Européenne a donné de l’argent sous condition au gouvernement Nigérien qui a voté en 2015 une loi répressive sur les passeurs et sur les migrants. Cela conduit les personnes qui veulent traverser le Sahara à emprunter des pistes à distance de la route principale pour éviter les policiers et les militaires. Lorsque des pannes se produisent, et c’est fréquemment le cas, les personnes restent pendant plusieurs jours perdues dans le Sahara. […] A partir de 2015, il y a une multiplication par 8 du nombre de morts connus dans la traversée du Sahara.

Didier Fassin

En 2015, il existait un poste de police frontière avec une trentaine d’agents. À partir de 2018, les effectifs d’agents dédiés au contrôle de la frontière, toutes brigades confondues, tournent autour de 250. Pourtant, de l’aveu même des policiers, cet effectif imposant n’empêche pas les passages. En revanche, “il y a une coïncidence troublante entre militarisation de la frontière et augmentation de morts survenus à la frontière” déclare Anne-Claire Defossez.

La raison pour laquelle les gens partent, ça n’est pas l’attractivité supposée de notre pays : cette croyance est absurde et totalement démentie par les faits. Les raisons majeures se trouvent dans le pays d’origine. C’est la pauvreté, la guerre, les discriminations, l’impossibilité de vivre dans un territoire désertifié. D’ailleurs ce n’est qu’une infime minorité qui accède à l’Europe, la plupart des exilés vont dans les pays voisins. Il est beaucoup plus intelligent de réfléchir à ces mouvements comme des solutions à des problèmes que nous rencontrons dans nos pays vieillissants en travaillant l’accueil, plutôt que la fermeture, qui est totalement illusoire.

Anne-Claire Defossez

Si les moyens déployés sont inefficaces, ils sont très onéreux : les chercheurs ont estimé le coût de chaque renvoi en Italie à 14.00€ par personne. Les chercheurs déploient un argumentaire limpide face aux discours réactionnaires qui parlent du danger de 300.000 entrées irrégulières en Europe : cela ne correspond qu’à moins d’un millième de la population européenne – alors qu’une bonne partie de ces personnes ont été comptées plusieurs fois, faute à de multiples tentatives de sauter d’une frontière l’autre, et qu’une bonne partie d’entre eux ne restent pas en France, et préfèrent rejoindre l’Angleterre ou l’Allemagne. 

Quant au «moment ukrainien», où la France a pu accueillir 100.000 personnes, “il a prouvé que ce n’était pas une question de nombre” rappelle Didier Fassin. Anne-Claire Defossez poursuit “de qui ne veut-on pas aujourd’hui ? Des personnes qui viennent d’Afrique subsaharienne, du Moyen-Orient, qui sont souvent musulmanes. Il y a une focalisation sur la couleur et la religion.”

À la frontière de Briançon, les exilés sont pourchassés par la police, parfois violentés, et quasi-systématiquement privés de leurs droits – celui de déposer une demande d’asile, d’appeler leur consulat, leur avocat, un interprète. Lorsque les preuves des violences commises par les policiers sont portées au tribunal, les policiers ne sont pas inquiétés. Une présidente de tribunal correctionnel confiait ainsi aux chercheurs “les agents de police sont assermentés, donc par principe ce qu’ils disent est vrai. Si ce dogme est remis en cause, tout le système judiciaire s’effondre.”

Les bénévoles eux, sont intimidés, désignés comme “passeurs créant des appels d’airs”, condamnés à des contraventions, voire accusés à tort d’aide à l’entrée irrégulière sur le territoire – un délit puni de 5 ans d’emprisonnement.

Il faut s’imaginer l’absurdité d’un Hazara dont une partie de la famille vient d’être tuée par les talibans, et qui s’enfuit de son pays avec le reste de sa famille, ses enfants en bas âge, et qui viendrait en France parce qu’il aurait appris quelque part, on ne sait pas où, qu’il y a un refuge où on les traiterait humainement, où on leur donne à manger et de quoi dormir avant de continuer leur route.

Didier Fassin

Fassin et Defossez rapporte toute l’ambiguïté de ce discours policier : l’an dernier, la préfecture a reproché au refuge d’avoir dû fermer quelques semaines. Et pour cause, explique Anne-Claire Defossez : “grâce à cet accueil fait bénévolement par les habitants, la situation est totalement paisible à Briançon. Les gens ne sont pas dans la rue, ils sont dans le refuge, ou accueillis dans des familles.”

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