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«Les disruptives aventures d’un start-up nationaliste» d’Olivier Pieret. Extraits choisis.

Pataugeant malgré lui dans l’esprit start-up, amateur des œuvres de Jean Yanne, des Monty Python et de René Fallet, Olivier tente une première aventure dans l’écriture, avec une fable satirique sur une époque désolante.

Jeune cadre dynamique, Antoine Gassard décide de se lancer dans l’entreprenariat, et recherche l’idée ultime pour créer la licorne novatrice qui fera de lui un homme riche et influent.

Mais le chemin vers le succès est semé d’embûches, et Antoine est loin de se douter de l’impact que son entreprise aura sur le monde…

Derrière un titre aussi long, pompeux et vide de sens qu’un discours présidentiel, se cache une satire de la start-up nation, imaginant comment une société néo-libérale décomplexée exploiterait une chimère de la science-fiction…

Ce premier roman se situe entre “la soupe aux choux” et “les raisins de la colère”, mais ça c’est uniquement si vous triez vos livres dans l’ordre alphabétique.

Livre disponible chez les Mutins de Pangée, ou le grand capital.
Extraits.

La retraite à points, une réforme formidable !

Ivre de cette liberté nouvellement acquise, Antoine puisait dans sa force intérieure pour ne pas céder aux sirènes de l’oisiveté, auxquelles son petit capital appelait. Lors de longues sessions d’introspection, il cherchait l’idée, celle qui ferait de lui un homme riche, puissant, et ce en moins de 15 jours et sans trop d’efforts. Nombre de sites internet et vidéos prétendaient lui remettre les clés de ce précieux sésame, mais aucun d’entre eux ne le convainquait.

Cela faisait maintenant quatre jours qu’il passait, étriqué dans ses 100 mètres carrés, à compulser frénétiquement les vidéos de conseils d’autoproclamés experts, entrecoupées de chats pianistes et de longs réquisitoires conspirationnistes. S’il n’avait toujours aucune piste pour débuter sa nouvelle fortune, il découvrit avec circonspection et stupeur que d’ores et déjà son entreprise serait menacée par les Illuminati, le complot juif, le grand remplacement, la dictature matriarcale qui s’instaurait dans le plus grand secret au sein des institutions les plus prestigieuses, le lobbying LGBT qui œuvrait en secret à l’interdiction de l’hétérosexualité, y compris au sein même du Vatican, le pape étant apparemment transsexuel…

Pris de vertige devant la montagne de dangers dont il commençait tout juste à prendre conscience, il décida alors de s’octroyer une pause histoire de se vider le cerveau de toutes ces informations avant qu’il ne s’en imprègne. L’heure du déjeuner arrivant, il opta pour un déjeuner au restaurant tendance du quartier, nouvellement ouvert par un de ses anciens camarades de lycée.

Par chance, la circulation et l’accès aux lieux publics s’étaient désengorgés, et les promenades citadines étaient redevenues un vrai plaisir, suite à l’une des plus brillantes réformes qui furent prises lors des dernières années : la retraite à point.

Le principe était simple et efficace : chaque retraité disposait d’un capital de 30 points. Une liste d’infraction retirait des points lorsqu’elles étaient constatées (rouler à contresens 10 points, être atteint d’une maladie coûteuse 20 points, aller systématiquement faire ses courses le week-end et bloquer les allées des rayons avec son caddie pendant que l’on discute 5 points…) Arrivée à zéro point, la personne était euthanasiée.

Cette règle permit de réduire la population d’environ 10 % et de rétablir l’équilibre des caisses de retraite en l’espace de trois mois.

Et surtout, elle avait rendu la vie plus paisible pour bon nombre d’actifs, qui maintenant pouvaient s’étaler dans les transports en commun, bloquer le siège adjacent au leur avec leur sac, manteau… pour éviter tout voisin, et ce sans recevoir de remarques impromptues d’une petite vieille se plaignant que la courtoisie exigeait que l’on lui cède la place. Les cinémas, restaurants étaient aussi moins bondés et plus accessibles.

Redécouvrir un ex-conjoint…

Quelques rayons de soleil perçaient difficilement à travers les volets et réveillèrent Elise. Elle se leva, ouvrit la fenêtre et observa la ville qui semblait elle aussi endormie. Cela faisait maintenant près de six mois qu’elle avait repris la relation avec Antoine, et avait eu le temps de se remettre du traumatisant épisode du restaurant.

L’euphorie des débuts de leur relation commençait à s’estomper, elle apprenait à redécouvrir celui qu’elle avait tant fantasmé depuis leur première rupture et commençait son dur atterrissage à la réalité.

L’homme intelligent, sensible et tendre de ses souvenirs s’avérait être bouffi d’une arrogance à toute épreuve, ancré dans ses certitudes inébranlables, incapable de concevoir une opinion divergeant de la sienne autrement qu’étant du sectarisme ou de la connerie. Était-ce le fruit de ses études, de son expérience, était-il tombé sous la coupe d’un mentor peu fréquentable ? Qu’importe la raison, elle se retrouvait maintenant face à un pur produit formaté par cette usine à cons autoproclamée start-up nation, puisant ses racines dans la suffisance et le mépris sous couvert de modernité et de progressisme, et célébrant ces nouveaux beaufs comme des messies des temps modernes.

La sociologue qui sommeillait en elle nota tout de même que cette rencontre lui permit de découvrir, à sa grande surprise, que l’on pouvait être instruit sans avoir une once d’éducation. Loin d’être anecdotique, ce simple constat attisait la petite flamme d’espoir qui brûlait en elle, alimentée par son orgueil qui la poussait à faire de cette relation un remodelage complet de son partenaire.

Sa patience était toute fois mise à rude épreuve tant Antoine lui ressassait sans cesse son grand projet. Pas un jour ne passait sans qu’il lui demande ses avancées, ce qu’elle avait testé, lui prodiguait des conseils plus consternants les uns que les autres, convaincu de leur pertinence malgré sa méconnaissance totale et son incompétence crasse.

De son côté, Elise brodait. Elle préférait convaincre Antoine de son intérêt pour ce projet, afin de temporiser et de le motiver à chercher une solution temporaire dans laquelle il pourrait s’ancrer, plutôt que de lui avouer le peu de crédit qu’elle lui portait. Si elle admettait qu’elle ne cherchait pas, comment réagirait-il ? Probablement la quitterait-il, et partirait-il en vrille, se radicalisant encore plus dans son fonctionnement et son mode de pensée. Ainsi, elle conservait la mainmise, même si ce mensonge la minait.

Cette baisse de régime se voyait de plus en plus au boulot, où ses collègues ne reconnaissaient plus la Elise qu’ils avaient l’habitude de côtoyer. 

L’ennui policier

Les pieds sur le tableau de bord, l’agent Boulard permutait négligemment les petites billes sur son téléphone pour aligner les couleurs. Cela faisait plus de 10 ans qu’il s’était engagé et sa motivation avait disparu aussi vite que la rigueur budgétaire d’un gouvernement à six mois d’une réélection. Il ne lui restait plus qu’une routine faite de blasement, un train-train sans entrain qui avait au moins le mérite de faire plutôt correctement bouillir la marmite.

Au moins, comme lui répétait souvent son entourage, cet ennui valait nettement mieux que des tensions ou une violence quotidienne auxquelles peuvent être confrontés nombre de ses collègues. Il ne pouvait qu’acquiescer. Et ce boulot de flic de campagne était nettement moins difficile et mieux rémunéré que l’usine, la logistique ou toute tache manutentionnaire payée au lance-pierre au prix de sa santé. Non, au final, l’ennui était un moindre mal.

— File-moi une bière, tu veux ?

Son collègue, Debredeux, képi baissé sur la tête lui couvrant la moitié supérieure du visage, émergeait de son autoproclamée séance de méditation, que de sonores ronflements remettaient en doute.

— Tiens ! lui rétorqua Boulard, lui tendant une canette sortie de la glacière qu’il venait d’ouvrir. Toujours rien à signaler. Qu’est-ce qu’on s’emmerde ! J’ai pas signé pour faire assistante maternelle pour radars.
— Quoi ? Tu préférerais pointer dans les quartiers chauds, te prendre de parpaings ou des feux d’artifice dans la tronche pour avoir juste osé passer dans le coin ?
— Mais non, bien sûr. Mais j’ai pas signé pour ça.
— T’as signé pour quoi alors ?
— Moi je voulais faire gardien de la paix, pas vigile de percepteur automatique. Tu vois, un truc tranquille !
— Non, j’vois pas…
— Mais si : tu vis dans le quotidien des gens, du fais partie de leur paysage, tu leur facilites la vie. Tu aides les gosses à traverser, tu patrouilles pépère dans un square, tu fais du foot avec les gamins pour les occuper autrement et leur éviter de faire des conneries…
— Eh ben mon pote, t’es né 50 ans trop tard ! Y’a longtemps que le boulot, c’est plus ça !
— Je sais bien, mais c’est quand même vachement loin de ce que j’espérais.
— C’est pas si mal.
— Pas si mal ? J’ai passé la première moitié de ma carrière à foutre sur la tronche de smicards qui osaient sortir dans la rue pour réclamer du beurre dans les épinards, et maintenant je suis payé à rien foutre, à passer mes journées planqué derrière des buissons à surveiller un radar en attendant qu’il flashe les pauvres types qui roulent 5 km au-dessus de la vitesse dans une grande ligne droite déserte. J’suis flic moi, pas huissier.
— Arrête tes conneries, on sauve des vies mon pote ! Toi et moi, on est des héros des temps modernes, les Batman et Robin de la binouze !
— Tu crois ?
— Mais oui ! On se fait suffisamment cracher à la gueule comme ça, va pas t’y mettre aussi. On n’est pas des percepteurs, on mérite des médailles.
— Mais non, c’est pas que je crache dans la soupe mais…

À cet instant, un bolide passa devant eux à une vitesse considérable, bien au-delà de la limite autorisée.

— Tu manques d’action ? Tiens, démarre, c’est ton moment Bullit ! s’exclama Debredeux.

Le militantisme internaute

Suivant l’exemple de sa mère, infirmière, Mélanie avait grandi dans une famille dont les valeurs boussoles étaient l’entraide et le soin des autres. Optant tout naturellement pour une carrière dans cette voie, elle était devenue aide-soignante, tout d’abord dans un hôpital, avant de rejoindre l’éphad « La Naphtaline » quelques années plus tard. Totalement dépolitisée à ses débuts, Mélanie avait commencé à s’engager depuis quelques années, consternée par le changement de paradigme de son métier, passant de l’accompagnement de la vie de vie des anciens, dédié à leur bien-être et leur confort, à la garantie d’une rentabilité pour les ingénieux investisseurs ayant eu le nez assez creux pour comprendre que les économies d’un mourant permettaient des bénéfices défiant toute concurrence.

Même si ce glissement était progressif – d’abord le même volume de tâches pour de moins en moins de personnel, puis le chronométrage des gestes, pour aller jusqu’à l’économie d’une douche par-ci, d’une couche par là – il avait immédiatement pesé sur ses conditions de travail qui se dégradaient à vue d’œil, alliant perte de pouvoir d’achat et de sens dans son travail.

Aussi, Mélanie avait commencé à rejoindre certains groupes sur des réseaux sociaux, participer à des évènements ponctuels, signer des pétitions, souhaitant à la fois interpeller sur cette situation qui lui semblait invivable tout en cherchant des réponses, des alternatives à ce système qui lui semblait mortifère, des arguments à opposer aux systématiques accusations de fainéantises et de haine de la réussite qui lui étaient régulièrement lancées.

À force d’errances internautes, elle était tombée sur la chaîne participative d’Étienne Dardel, qui fut pour elle une révélation. À l’heure de l’endormissement des masses à coup d’inepties télévisuelles, Dardel s’était lancé dans une opération kamikaze médiatique, véritable aberration et anachronisme 2.0 contre le moulin à vent du conformisme et du formatage des consciences, pariant sur un retour de l’éducation populaire et bien décidé à réarmer intellectuellement son audience, en faisant de sa modeste agora une véritable arme d’instruction massive.

Aussi, Mélanie troqua le temps perdu devant des influenceurs robinsons — faisant le poirier des heures durant en plein soleil et en équilibre sur un trampoline secoué par trois chèvres pour pouvoir manger une demi-pizza — ou des téléfilms bienveillants — où un extraterrestre magicien et tétraplégique redonne le goût du travail et de l’effort à un chômeur désespéré, lui démontrant que quand-on-veut-on-peut, et qu’il suffit d’un peu d’abnégation pour sortir de sa misère – contre des entretiens sur le fonctionnement de nos institutions et l’éveil des consciences politiques.

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