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«Au Poste, on met un peu de trouble dans l’ordre dominant» — Jacques Rancière

On prend le café avec le philosophe pour ses « scènes politiques, 1991-2021 » (La Fabrique) : « Il y a trente ans les augures annonçaient le triomphe mondial de la démocratie et l’avènement d’un âge consensuel où la considération réaliste des problèmes objectifs engendrerait un monde apaisé. Si ces belles espérances ont été cruellement démenties, ce n’est pas seulement par l’agression de forces externes. C’est de l’intérieur que le consensus s’est révélé comme la violence d’un capitalisme absolutisé et comme une machine à fabriquer toujours plus d’inégalité, d’exclusion et de haine. » Un Vrai moment d’éducation populaire. Jusqu’à ce que le philosophe lâche: «Ici, Au Poste, on met un peu de trouble dans l’ordre dominant»

C’est avec émotion que David Dufresne reçoit Jacques Rancière, figure de la philosophie et de la pensée de gauche. Son dernier ouvrage traite de la période 1991-2021, « Les Trente Inglorieuses » années marquées par la désertion de l’intelligentsia de gauche face aux « pouvoirs de droite et aux idéologies d’extrême-droite ».

Jacques Rancière, qui a vécu les événements de mai 68 de l’intérieur, se souvient des idéaux qui animaient les manifestants : la foi dans le marxisme, dans la classe ouvrière, l’anti-impérialisme, l’anti-fascisme… Petit à petit, ces principes ont été délaissés dans ce qui s’est apparenté à une normalisation non pas des discours soixante-huitards, mais des soixante-huitards eux-mêmes, dont l’intégration aux structures dominantes semble aujourd’hui achevée pour la plupart d’entre eux. Avec ce mariage déraisonnable, les héritiers de la pensée de gauche adopteront le réalisme, le consensus, le pragmatisme, valeurs bourgeoises partagées avec la droite et qui les amèneront à retourner leurs propres structures contre ceux qu’ils étaient censés défendre, les classes dominées. Ainsi, dans leur bouche, le progressisme hérité du marxisme – le fameux « sens de l’histoire » – se retourne en devenant une manière de stigmatiser les ouvriers « accrochés à leurs privilèges » et retardant ainsi le mouvement de l’histoire, comme ce que l’on a pu entendre lors des manifestations de 2005 contre la loi Juppé.

Depuis quelques décennies s’est développé un discours dit “républicain” qui a systématiquement transformé des notions juridiques en vertus morales que les citoyens doivent posséder, et donc en critères permettant de stigmatiser ceux qui ne les possèdent pas.

Jacques Rancière

Jacques Rancière explique comment la notion de « République » est utilisée comme un totem, un mot-valise synonyme d’État et donc de domination, pour imposer dans les têtes la vision particulière de l’ordre dominant ; et ceci, déjà bien avant la seconde moitié du XXe siècle. Des concepts tels que la laïcité deviennent ainsi les critères d’exclusion des citoyens non conformes à la vision dominante.

90% des États du monde sont des « Républiques », y compris la Corée du Nord. Utilisé seul, le mot veut tout et rien dire et chacun y met ce qu’il veut.

Shadock0 | Dans le tchat

Au fond, le philosophe s’intéresse moins aux influenceurs, aux médias qu’aux structures-mêmes de la vision du monde dominante dont les médias ne sont que les relais. Notamment, il critique la distinction largement relayée entre « ceux qui savent » et les « ceux qui ne comprennent pas » – manière facile de stigmatiser les électeurs de Trump ou de Le Pen – vision qui sous-tend une haine de l’égalité, un besoin de disqualifier les adversaires potentiels. « La représentation a été créée par ceux qui ont la hantise de la démocratie », nous dit le philosophe, soulignant ainsi l’illusion de démocratie qu’est ce mode de pouvoir accaparé par un petit nombre désireux d’éloigner le grand nombre de la véritable décision.

«Ici, Au Poste, on met un peu de trouble dans l’ordre dominant»

Jacques Rancière

L’époque à laquelle les partis politiques, les organisations, les associations avançaient leurs propres mots d’ordre, leurs revendications, créant ainsi une vie politique propre et alternative à celle du pouvoir semble révolue. Pour éclairer ce qui sous-tend la vie politique sous le régime républicain, Jacques Rancière prend l’exemple de la Deuxième République de 1848 et distingue trois « Républiques » en une : 

  •     la « République », apanage d’un pouvoir de forme autoritaire et de tradition monarchiste ; 
  •     la « République démocratique », animation intellectuelle et médiatique de la vie politique par les clubs, la presse… ; 

    – la « République démocratique et sociale » constituée de ce que l’on pourrait désigner rapidement par le peuple. Bien que ces deuxième et troisième Républiques furent objectivement alliées à cette époque, il est aisé de transposer à nos jours et se rendre compte que la troisième de ces Républiques se retrouve bien seule face à l’alliance de l’État autoritaire et policier avec la bourgeoisie intellectuelle et médiatique, y compris celle dite « de gauche » donc. L’État sous sa forme capitaliste actuelle s’est accaparé le monopole de la vie publique, la politique est devenue la campagne présidentielle permanente. 

Nous entendons continuellement dénoncer les pratiques de propagande électorale menées sur le modèle de la publicité marchande. Mais ces critiques qui dénoncent la pression exercée sur le libre choix des électeurs se dispense de voir que c’est dans l’idée même du choix que réside la captation de la liberté dans les filets de la raison marchande.

Jacques Rancière

Questionné par David Dufresne sur les mouvements d’occupation de l’espace public tels qu’Occupy Wall Street ou les Gilets Jaunes, le philosophe y voit le besoin de créer une vie politique alternative là où elle n’existe plus : « Un peuple, ce n’est pas une population, c’est un résultat. L’ordre dominant donne un certain type de peuple. Et ensuite, il y a des mouvements qui essaient de créer un autre type de peuple, sur les places ». Dans ces mouvements, constitués par ceux qui ne trouvent pas leur place dans le peuple des dominants, c’est une recherche d’égalité qui transparaît ; les « petites choses » – taxe carbone, prix du ticket de métro au Chili… – qui créent les mouvements et donc font la politique sont des marqueurs d’inégalité insupportables. L’occasion pour Jacques Rancière de rappeler que « la démocratie n’est pas un gouvernement, c’est une forme d’action ».

Beaucoup de questions fusent du chat, très curieux, qui demande surtout à l’invité du jour d’approfondir ses concepts, de donner ses définitions. Vrai moment d’éducation populaire. Ultime question pour M. Rancière sur ce qu’il est en train de faire Au Poste avec David Dufresne et les plus de trois cent personnes présentes, qui répond en forme d’espoir : « On essaie de faire de l’égalité. On essaie de mettre un peu de trouble dans l’ordre dominant. »

3 commentaires
  1. C’est cette émission qui m’a donné envie de m’abonner et de soutenir, et je ne regrette pas une seconde !

  2. (oh, et également, si on laisse un commentaire pendant la lecture de la video, bah ça coupe la video puisque ça recharge la page)

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