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La violence économique avec la BD «Le choix du chômage»

Joie, hier soir, de recevoir Benoit Collombat, co-auteur avec Damien Cuvillier du « Choix du Chômage » (Futuropolis), la BD somme qui raconte mieux que personne les 50 dernières années qui, de la gauche à la droite, ont mis à genoux le système social issu du CNR. Deux heures à causer finances, trucs d’enquêteurs de presse, et petits secrets de la DGSI, planches qui ramassent tout en quelques cases et moments de bascule où le pouvoir politique décide de ne plus avoir la main sur l’économique et le financier.


Fruit de la collaboration entre le journaliste Benoît Collombat et le dessinateur Damien Cuvillier, la bande dessinée « Le choix du chômage » retrace 50 ans de politiques économiques néo-libérales, selon la thèse que le chômage de masse n’est pas une fatalité mais : un choix délibéré. L’auteur, invité du Poste en ce 21 septembre 2021, signe la suite de sa précédente bande dessinée « Cher pays de notre enfance », qui raconte la vie politique française des années 1960 à travers les luttes intestines du gaullisme.

Alimentée par ses enquêtes réalisées pour France Inter, ce nouveau projet chronique au plus près des acteurs du pouvoir – politique et économique – le basculement vers le néo-libéralisme et ses « méchants aux mains propres ».

Benoît Collombat détaille comment les politiques de ce temps cherchèrent à « couper l’État d’un certain nombre d’outils qui lui permettaient d’avoir la maîtrise de l’argent, des banques, des taux d’intérêt, etc ». Jamais loin du journalisme, il explique avoir travaillé avec Damien Cuvillier à la manière d’une enquête policière, qui est restituée et mise en abyme dans la bande dessinée. À côté de ces témoignages, des contrepoints sont apportés par l’intervention de sociologues, comme Barbara Stiegler.

Il y a une scène de crime : qui a tué le plein emploi ? Puis on essaie de retrouver les suspects et les indices.

Benoît Collombat

Soigneusement choisis parmi la masse des acteurs concernés, les personnages composant cet ouvrage se prêtent au jeu de l’entretien et du portrait. Parmi eux, des ministres et des collaborateurs, des grands noms et des illustres inconnus. Le tableau que cet ensemble de témoignages du passé dessine est celui d’une classe politique toute entière, au-delà des étiquettes de gauche et de droite – le Parti Socialiste des années 1980 en sera un moteur puissant – qui adhère à une même idée de l’économie, créant ainsi une hégémonie culturelle qui perdure jusqu’à nos jours. L’auteur met sur le compte de cette idée les choix politiques qui sont alors pris, à partir du « tournant de la rigueur », dénonçant ainsi le supposé « réalisme politique » qui aurait obligé les gouvernements successifs à entretenir la spirale du chômage.

Le libéralisme n’est pas l’absence d’État, c’est l’État utilisé d’une certaine manière.

Benoît Collombat

Avec les outils de l’enquête, Collombat retrace la genèse d’arguments d’autorité qui font office de propriétés scientifiques pour la doctrine libérale, telle la règle des 3% du déficit budgétaire public inventée de toutes pièces par un fonctionnaire de Bercy sur demande du président François Mitterand. Même si l’enquête se cantonne au cas français, un élargissement à l’Union Européenne s’impose parfois pour trouver les foyers délocalisés de pouvoirs dont l’État s’est dessaisi – telle la souveraineté monétaire via le SME puis l’euro.

Le livre s’attelle de manière générale à déconstruire le « récit des puissants » – selon les mots de Ken Loach, auteur de la préface de la bande dessinée – c’est-à-dire la vision selon laquelle l’économie est une science, qui sert de prétexte à des choix éminemment politiques. Les témoignages reçus par Benoît Collombat et Damien Cuviliier sont d’ailleurs d’autant plus sincères que leurs interlocuteurs sont épris de ce récit et le transmettent en tant que leur vérité.

Les politiciens libéralistes seraient-ils avant tout experts du double langage ?

Racben0 | dans le tchat

« Il y a une permanence dans le cynisme et dans le mensonge », analyse pourtant David Dufresne, relevant page après page les mots de Pierre Bérégovoy, d’Edith Cresson, d’Alain Minc, de Jacques Delors et de tant d’autres noms qui fleurent bon la Mitterrandie. Les messages profonds du néo-libéralisme se diffusent dans la bouche des politiques ainsi que de la frange des journalistes disposés à relayer. Des émissions de télévision, comme la très honnêtement nommée « Vive la crise ! » en 1984, participent de la « saine pédagogie » selon Alain Minc, de « l’habillage politique et médiatique du tournant de la rigueur » selon Benoît Collombat. Les mots d’ordre d’alors sont résolument actuels : individualisme et compétitivité dans une économie toujours plus financiarisée, pour un État qui investit moins qu’il est lui-même investi par les marchés. Le tout scruté par les grandes banques qui voient d’un œil très bienveillant le taux de chômage élevé.

Les chômeurs pourraient essayer de créer leur entreprise au lieu de se borner à toucher les allocations de chômage !

Raymond Barre, premier ministre, en 1980

Des liens comme celui-ci, entre passé et présent, la bande dessinée en est truffée. Loin de vouloir nous démoraliser, Benoît Collombat cherche à nous réarmer intellectuellement, et à faire la lumière sur l’apparition du néo-libéralisme aux plus hautes sphères du pouvoir, dont l’historicité nous rappelle la perspective d’une alternative. L’ouvrage retrace aussi les liens entre ces choix politiques et leurs conséquences, et doivent nous aider à lire ces dernières à l’aune des premières.

Ces recherches peuvent déconstruire l’aspect inéluctable du problème du chômage.

Jhjbonnet | dans le tchat

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