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Johann Chapoutot: «la bordélisation du pays, c’est Macron»

AuPoste se lance à corps perdu dans un série d’entretiens avant le 30 juin. Dès dimanche soir, Johann Chapoutot, historien spécialiste du nazisme et de l’Allemagne, a accepté notre invitation. Parce qu’«on a besoin de se serrer les coudes», écrivait-il.

Avec lui, on a parlé de 1936, de 2024, d’un front populaire à l’autre, des nerfs solides qu’il faut avoir. Des accusations sans fondement d’antisémitisme, et de comment y répondre. De la haine éternelle communes aux «libéraux» et à l’extrême droite: la gauche redistributive.

Johann est l’auteur, entre autres, de «Le Meurtre de Weimar» (PUF, 2010), «La Loi du sang. Penser et agir en nazi» (Editions Gallimard, 2014), «Le Grand récit» (PUF, 2021). Son travail sur le management nazi, antichambre du management capitaliste moderne, est l’un des plus notables.

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La rencontre en quelques mots

Johann Chapoutot vient de publier dans Libération un article : Dans la nausée brune dont nous accable le pouvoir, les leçons des années 30, fil conducteur de cet entretien.

Il témoigne de son émotion face à la situation présente, et propose une perspective historique rendant compte des analogies entre les événements d’hier et le processus en crise, actuel. Un résultat attendu, selon lui, au regard des médias dominants qui l’ont fortement encouragé, mais un choc de voir le RN à ce niveau là de suffrage, et cela malgré le taux d’abstention.

Sous le feu de la fureur médiatique, l’union des gauches

Dans un contexte caractérisé par une vague de violence à l’égard des principaux représentants de l’union des gauches, tel que des accusations d’antisémitisme qui se propagent dans l’espace médiatique suite à l’annonce d’un Front Populaire, Johann Chapoutot évoque la réalité du vécu de militant politique, notamment la fatigue et la tension nerveuse imposées aux personnes de gauche, ayant pour effet des prises de parole publique où l’émotion reprend le pas.

Quand vous avez des gens intelligents en face qui travaillent, ça se passe mal. Il faut les disqualifier. C’est quelque chose de l’ordre de la répulsion ou de la révulsion. Et pour ça, ce qu’on a trouvé de mieux, le plus infamant et à juste titre : c’est l’antisémitisme. On a utilisé cette imputation pour éliminer toute voix de gauche, mais en se fondant sur quoi?

Johann Chapoutot

Pour l’auteur, on observe alors ce que la sociologie nomme la radicalisation du bloc bourgeois, dans la manière de traiter les différents partis politiques. En effet, dans ce renversement de la vérité, les médias dominants ont fait leur choix, l’adversaire, c’est LFI, pourtant dans les faits, c’est le RN, un parti formé par des anciens Waffen-SS qui a été condamné à plusieurs reprises pour son antisémitisme revendiqué. Devant ce constat, Johann Chapoutot convoque l’histoire ; à l’instar des années 1932-33 en Allemagne, le RN est considéré comme un bon agitateur politique, des gens incapables de gouverner, tout en ne les prenant pas suffisamment au sérieux. Dévoilant ainsi le pari de l’extrême droite et des libéraux autoritaires (bloc bourgeois) d’inverser le rapport de force idéologique avec la gauche, à travers un système médiatico-politique érigeant l’abrutissement et le matraquage comme fondement de ses programmes, à l’image des émissions d’Hanouna et de Praud, qui maintiennent en permanence les consciences dans un niveau d’affaiblissement intellectuel.

Citant Bertold Brecht et son ouvrage La Résistible Ascension d’Arturo Ui, pour illustrer son propos Johann Chapoutot nous rappelle ensuite ce qu’a été la gauche antisémite. A la fin du XIXème siècle (1880-1890), c’est que l’on a rapporté sous l’étiquette : “socialisme des imbéciles”, c’est à dire des individu prétendant taper sur les juifs pour lutter contre les capitalistes, alors même que la totalité de la population juive en Europe, à cette époque, est plus misérable que millionnaire. Reprenant les travaux de Zeev Sternell qui a montré que ces gens sont des sociaux nationaux, qu’ils ne sont ni universalistes, ni internationnalistes et que leurs idées ont amenés à la naissance d’un socialisme national, devenu plus tard national socialisme, se limitant uniquement aux frontières d’un Etat, d’un peuple, voire pour certains, d’une race.

L’auteur relaie par ailleurs une initiative de Ludivine Bantigny qui propose d’étudier ces accusations et d’y répondre de manière honnête intellectuellement.

La gauche est par définition universaliste, internationaliste, humaniste. Elle épouse le genre humain.

Johann Chapoutot

Deux visions du monde qui s’opposent

Dans un contexte où la population dans sa grande majorité adhère aux valeurs de solidarité, de redistribution, d’égalité et d’actions en faveur du vivant portées par la gauche. On assiste en revanche dans les faits, à une politique libérale qui est défavorable à plus de 95 % de la population, c’est-à-dire la captation à l’assemblée et dans les urnes d’un imaginaire sordide charrié par les macronistes et l’extrême droite. Parce que fondamentalement, ils partagent la même vision du monde sociale darwiniste. Pour eux, la vie est un combat, c’est la survie du meilleur, la sélection naturelle. C’est un imaginaire de la lutte, de la «concurrence», de la «compétitivité», qui s’achève dans la destruction et la dévastation du monde, en exploitant jusqu’au bout, dans une volonté extractiviste, de tirer la dernière goutte de pétrole ou la dernière goutte de suc de profit, d’une situation, d’un territoire ou d’une population.

Ils en ont rien à faire parce qu’ils ne savent pas ce que c’est de s’allonger dans une prairie, caresser l’herbe, regarder le ciel, respirer un arbre, voir couler une rivière. Ils passent leur temps sous des projecteurs ou à l’arrière de berlines, entourés par des motards. C’est horrible.

Johann Chapoutot

Rôle de la lecture et de l’éducation dans la posture de gauche

On ne peut pas reprocher à des gens de gauche de lire, de penser, d’écrire et de vouloir élever le débat. Et parfois ça surgit à un moment qui semble inopportun sur un plateau de télévision, mais ça reste fondé intellectuellement.

Johann Chapoutot

A la question de faire le pari de l’intelligence ? Être intelligent ça sert toujours ! réplique Chapoutot. Faisant le constat de la médiocrité des politiciens de droite, qui ont une distance, voire un mépris pour la lecture, pour l’écriture, pour la réflexion intellectuelle, parce que ce sont des gens qui au fond, ne sont intéressés que par la vulgarité, le fric, le matérialisme, etc.

Or, qu’est ce qu’être un citoyen, si ce n’est cette exigence que porte l’éducation nationale et qui s’incarne dans les élections, en donnant par le suffrage universel confiance en la faculté de chaque personne à former son propre jugement critique. C’est faire le pari de l’intelligence et donc à la fois de permettre à chacun·e·s de s’instruire, comprendre et de poser les termes du débat. A cet égard, Johann Chapoutot nous offre une magnifique définition de ce que recouvre l’expression : être de gauche.

Être de gauche, c’est vraiment un travail, un travail quotidien et parfois y compris contre soi même, contre ses préjugés, contre ses premières idées spontanées. Et donc lorsque l’on fait vraiment ce travail là. Évidemment qu’on est prémuni contre cette lèpre intellectuelle et morale que constitue l’antisémitisme ou le racisme. La pente est à droite, c’est l’avachissement, la fainéantise, la vulgarité.

Johann Chapoutot

L’historien prend alors l’exemple des députés de gauche, et aussi Mélenchon, pour illustrer leur culture politique et historique, aussi bien que le geste politique associé à certaines séquences qui ont nourri  la polémique. Puis Johann Chapoutot parle d’Eric Vuillard, écrivain dont les écrits très documentés et récompensés font honneur à cette culture et qui lit beaucoup Marx. Ainsi, il souligne qu’on nous a privés du marxisme dans l’analyse politique, particulièrement dans les médias. C’est cette relation au monde qui constitue la qualité et la dignité des gens de gauche.

Retour sur l’origine et l’histoire du Front Populaire

On entend la bourgeoisie française murmurer plutôt Hitler que le Front populaire. 

Emmanuel Mounier, 1938

Retour sur le Front Populaire pour comprendre le moment présent à la lumière du passé, ce que propose cette analogie de l’histoire et de cette coalition qui provient d’une période chargée en tensions. L’historien nous explique qu’en 1936, le Front populaire, l’union qui a rassemblé la gauche dans une alliance politique a été très difficile à établir. Simone Weil parle de 1936 comme d’un moment de fierté retrouvée, grâce à l’engagement des ouvriers (grèves, occupations d’usines) qui ont participé à l’obtention des acquis sociaux dont nous bénéficions encore aujourd’hui. Alors que pour la droite et pour les possédants, ça a été un traumatisme terrible, et c’est pour ça que la réaction a été si violente.

Les acteurs sont comparables à ceux d’aujourd’hui, vous avez toujours une bourgeoisie d’affaires industrielle, bancaire, médiatique, qui a un certain agenda, et qui n’est certainement pas prête à partager quoi que ce soit. Ils n’en ont jamais assez. Et il y a une coalescence de ces blocs qui font le choix du pire pour leur propre intérêt et l’imposent en dépit de la misère de masse et de la catastrophe environnementale annoncée. Ce que Hannah Arendt a appelé la banalité du mal, en affirmant que les plus grands crimes adviennent moins par la férocité de ceux qui veulent activement le crime que par la médiocrité de celles et ceux qui temporisent, attendent et voient dans quel sens le vent va tourner.

Le nazisme est le paradigme et le paroxysme de l’anthropocène.

Johann Chapoutot

La bordélisation, c’est Macron !

Enfin, Johann Chapoutot, évoque le vrai visage du pouvoir et des rapprochements qui fondent la droite dans son idéologie : l’ordre autoritaire caractéristique de l’ensauvagement des forces de l’ordre, qui a débuté avec l’affaire Benalla, et s’est installé avec la répression des mouvement sociaux et des écologistes, et dernièrement la situation en Nouvelle Calédonie, afin de défendre ses intérêts patrimoniaux. Alors posons-nous cette question : « qui est-ce qui désorganise tout ? qui détruit le service public scolaire? le service public hospitalier? Qu’est ce qui met sous tension de manière irresponsable les forces de police et de sécurité au moment des J.O. Un pouvoir faible, néolibéral, qui dépend entièrement du bon vouloir et de la volonté de cogner des gendarmes et des policiers. »

Cette politique, elle ne peut s’imposer que par la violence. À convaincre les gens que c’est bien de fermer des hôpitaux, des écoles, des services publics, de baisser les impôts des riches, ça ne marche pas. Il faut de la violence et on le voit de manière paradigmatique depuis 2017.

Johann Chapoutot

Pour Chapoutot, on a à faire à des forcenés, une espèce de dégénérescence démocratique qui n’a rien à voir avec la démocratie. Tout est réduit à un cercle, c’est-à-dire à une institution monarchique comparable à la Constitution de la République de Weimar dans sa pratique institutionnelle après 1930.

Lundi, AuPoste était place de la République pour documenter la manifestation de la jeunesse, qui s’est déroulée dans le plus grand calme. Mardi, l’ambiance avait changée, avec charge des BRAV-M et jets de lacrymogène sans réelle nécessité. La réaction suscité par le Nouveaux Front Populaire ne s’est pas fait attendre.

Trois questions clés

Qui est Johann Chapoutot ?

Johann Chapoutot est un historien spécialiste d’histoire contemporaine, du nazisme et de l’Allemagne.

Quel est le dernier article de Johann Chapoutot ?

Dans la nausée brune dont nous accable le pouvoir, les leçons des années 30, Johann Chapoutot fait une analyse de la situation politique française en 2024 avec la période des années 30 et du Front Populaire, pour mieux comprendre les enjeux liés aux élections législatives de juin 2024 et aux possibilités d’une accession au pouvoir d’un régime autoritaire.

Quels sont les livres de Johann Chapoutot ?

Johann Chapoutot a écrit de nombreux livres dont : “Chaque geste compte”. Manifeste contre l’impuissance publique, avec Dominique Bourg, Gallimard (2022) ; Le Grand Récit. Introduction à l’histoire de notre temps, Paris, PUF (2021) ; Libres d’obéir : le management, du nazisme à aujourd’hui, Paris, Éditions Gallimard, coll. « NRF Essais », (2020) ; Comprendre le nazisme, Paris, Éditions Tallandier, (2018) ; La Loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », (2014) ; Histoire de l’Allemagne (1806 à nos jours), PUF, coll. « Que-sais-je », 2014, 2e édition, (2017) ; Le Meurtre de Weimar, PUF, 2010, coll. « Quadrige », (2015) ; Fascisme, nazisme et régimes autoritaires en Europe (1918-1945), PUF, coll. « Quadrige », (2013).

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