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Jets privés: l’homme qui a rendu fou Bernard Arnault et les ultra-riches

Rarement un compte Twitter n’a réussi à imposer si vite et si haut un débat national. Pour sa rentrée, #AuPoste convoque un invité de choix : le tenancier (anonyme) du fameux compte Twitter «I Fly Bernard», qui a joliment foutu le feu aux poudres et au kérosène, dès son apparition printanière. Comment travaille-t-il ? Avec quelles finalités, quelle méthodologie ? Quid de la vie privée ? Et comment vit-il le séisme qu’il a gaiment provoqué ? Narbé était ce mercredi 31 août 2022 #AuPoste.

Narbé est ingénieur en aéronautique, il propose de suivre les trajets du jet privé de Bernard Arnault, tout comme le compte Instagram @laviondebernard. Il ne se considère pas « comme un militant écolo affilié à un parti » ; c’est sa première action politique. Narbé évoque la source de son travail et de « ses quelques lignes de codes qui font débat ». Tout d’abord, il nous explique que les « outils sont là depuis des années ». L’idée de se lancer lui est venue par le projet du compte Twitter ElonJet (un fan partageant les vols du milliardaire). Puis le véritable déclencheur : « c’est le rapport Oxfam-Greenpeace qui rapportait que 63 milliardaires français polluent autant que 50% de la population française. Je me suis dit : je vais faire la même chose mais avec la dimension écologiste et dire, pour chaque vol, à combien d’émissions de CO2 cela correspond. » Le parti-pris de l’invité est aussi celui de combattre la stratégie qui « demande à toute la population de faire des petits efforts, comme couper le Wi-Fi, tandis qu’on laisse les riches polluer à mort. Même l’aviation commerciale fait des efforts (15% à 30% de réduction), bien que ces efforts sont sans doute davantage motivés par des intérêts de rentabilité. »

J’ai apporté factuellement ce dont tout le monde se doutait : les milliardaires utilisent leurs jets et brûlent la planète de façon complètement aberrante. Alors, il faut faire quelque chose. Le kérosène des jets privés, à l’heure actuelle, est moins taxé que l’essence du gars qui prend sa voiture pour aller travailler le matin. 1400 tonnes de pollution par François-Henri Pinault, par exemple, ce sont les émissions d’un Français pendant 140 ans. J’estime que j’ai déjà gagné mon pari, le débat est sur la place publique.

Narbé

L’activiste expose sa méthodologie pour identifier les avions et suivre leurs trajets. L’ingénieur commence ses recherches en « filtrant les marques d’avions les plus chères (Bombardier, Dassault), pour ensuite collecter l’immatriculation ; cela permet de les retrouver. Le site de la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC) qui répertorie tous les avions immatriculés en France (du petit aéroclub au jet privé, listés et enregistrés), lui donne accès à un premier fichier d’entrée où figure, entre autre, le nom du propriétaire. Narbé  rappelle que ces données sont parfaitement publiques, il ne fait aucun hacking, ne soudoie personne. Ensuite, il recherche le nom d’une compagnie ou d’une personne privée auxquels sont enregistrés les avions ; dans le cas de Bernard Arnault, c’était facile, le nom c’était LVMH Services. Ce n’est pas le cas pour Vincent Bolloré : « ses avions sont immatriculés au nom d’une compagnie complètement inconnue ».  

Les tweets qui marchent le mieux, c’est ceux où je suis très factuel.

Narbé

Ayant à cœur de garantir l’intégrité de ses calculs (trajets des avions avec leur propriétaire), l’ingénieur a rendu son code public (toutes les données) « pour que tout le monde puisse vérifier et refaire les calculs ». 

Avez-vous reçu des offres d’argent pour arrêter votre compte ? (comme le suiveur d’Elon Musk) ?

Breizhoonet dans le Tchat

Dans un contexte mondial où la problématique écologique devient incontournable, Narbé s’est focalisé sur Bernard Arnault, « parce qu’il représente le symbole de l’excédent de richesses (c’est l’homme le plus riche de France) : moi j’attaque les symboles, ici sur le jet privé. Et j’ai trouvé facilement l’immatriculation de l’avion de Bernard Arnault. » 

En réalité, on ignore qui voyage dans ces avions d’entreprises. Ce qui intéresse Narbé, au delà du travail de suivi et de pistage, c’est pointer la responsabilité des patrons et en particulier celui de LVMH dans la pollution de l’atmosphère : que l’avion soit prêté à ses amis, qu’il soit à bord ou qu’il fasse des vols à vide (cas fréquent). À l’heure de notre causerie, Narbé n’a reçu aucun avertissement de ces groupes privés. « Je pensais que j’allais recevoir au moins des messages sur Twitter pour me dire, “je suis avocat de Monsieur Bolloré, merci d’arrêter”. Je pense qu’il doit avoir peur, se dire que s’il commence à essayer de me faire des menaces, je les publierais et ça fera encore plus de buzz. Donc pour l’instant on m’a rien proposé ». 

Narbé poursuit : « Oui, la transition écologique est nécessaire, il faut absolument la faire,  mais personne n’acceptera de consentir des efforts si les gens d’en haut n’en font aucun. » Sur ce point, l’ingénieur évoque la réaction du parti au pouvoir, « je sens vraiment le gouvernement dans l’embarras, Agnès Pannier-Runacher qui parle d’impact limité sur le plan climatique, considère que les écologistes sont à côté de la plaque. Elle ne veut pas les petits gestes pour les riches mais par contre elle sollicite les petits gestes des autres (par exemple, la gestion des e-mails). Ils tiennent un discours dont les arguments sont contradictoires, et c’est cette ambivalence là, que j’essaie de dénoncer. » 

Ils sont assez décomplexés dans l’utilisation des jets, ça c’est sûr.

Narbé

Graphique à l’appui, Narbé montre la fréquence des vols du jet de Bernard Arnault (par mois) pour l’année 2021/2022. « On observe qu’en mai 2022 ça explose, pour ensuite diminuer : en août, il n’a quasiment pas volé. On se rend compte qu’à partir de mi-mai/fin-juin, au moment de la médiatisation des comptes pistant le jet de Bernard Arnault, il y a une rupture complète. Je suis pratiquement sûr qu’il loue un avion et peut-être qu’il va se débarrasser de son jet maintenant, parce qu’il est traqué. » Pratique également de mise pour Vincent Bolloré (« je pense qu’il le loue à d’autres personnes mais j’en suis pas convaincu à 100% »), lui qui possède deux jets privés dans son groupe. David Dufresne revient sur l’exemple du vol de Bernard Arnault qui a fait grand bruit : c’était entre Londres Ouest et Londres Est, petit trajet de confort où le patron avait survolé la ville, en passant d’un aéroport à l’autre. L’ingénieur de répliquer : « on en voit beaucoup avec la société Valljet, où il y a énormément de petits vols et le plus fou c’est celui entre Nice et Cannes, qui dure moins de 15 minutes. Quand on voit François Henri Pinault qui va aux îles Grenadines et en Martinique en plein mois d’août, ça m’étonnerait que ça soit pour des réunions de travail et faire avancer son groupe…».

Au-delà du politique, juste le fait d’avoir positionné les vols, ça génère des discussions, et ça pose la question de qui doit faire des efforts pour la transition écologique.

Narbé

Finalement, c’est un mode de vie qui est mis en exergue ; une façon d’entreprendre la planète, d’entreprendre le monde. Cela pose la question : Qui doit faire des efforts pour la transition écologique ? « À l’image de Jean Castex, qui a pris un jet pour aller voter alors qu’il pouvait le faire par procuration, c’est notre argent qui est utilisé. C’est vraiment limite. » En ce qui concerne la vie privée, toutes les données sont publiques, l’ingénieur souligne les différences de traitement entre les classes sociales aisées et modestes dans le champ médiatique.

Certains parlent de régulation des vols en jet ; d’autres d’interdiction pure et simple. Le ministre des Transports s’est autorisé à émettre l’idée d’une éventuelle régulation, ce qui a déplu à Emmanuel Macron qui l’a recadré en Conseil des ministres en parlant de « démagogie ». Des politiques se sont saisis de ce combat. Julien Bayou a tweeté : « Il est temps de bannir les jets privés, c’est la mesure qui pénalise le moins de monde pour l’impact le plus grand et le plus immédiat en faveur du climat, c’est une question de justice ».

Face à ceux qui disent qu’il y a une forme de populisme dans sa démarche, Narbé rétorque « arrêter les jets privés ou les réguler, ça ne va pas sauver la planète tout seul, mais dès qu’on attaque la classe sociale des plus riches d’entre nous, et qu’on leur demande des efforts, on se fait taxer de populisme. Mais ça n’enlève pas les faits. Leur politique économique et de communication, c’est encore une fois de protéger une classe, celle des plus riches. Il serait temps de faire ce petit pas vers une taxation plus juste du kérosène. Le temps des compromis avec ces gens là est terminé. Il faut aller au conflit intellectuel, donner notre vision des choses et l’imposer ».

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