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J16 et dernier jour: à l’assaut contre « l’impressionnisme judiciaire »

Mardi 3 octobre, s’est ouvert le procès de l’affaire dite du « 8 décembre ». 7 personnes sont poursuivies pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Chaque jour, nous publions un compte-rendu des audiences, en collaboration avec Lundi Matin. Aujourd’hui : les plaidoiries.

La porte de Clichy est pleine de policiers. Sans doute que le rassemblement de soutien aux inculpé·es du 8 décembre y est pour quelque chose. Le tribunal de la porte de Clichy est plein de policiers, plus que les autres jours. Sans doute servent-ils à accueillir le public venu en nombre pour ce dernier jour d’audience. La queue devant la salle est plus longue que d’habitude, on refuse du monde, on se sert sur les bancs. Du côté des soutiens et de la défense, les sourires alternent avec les bâillements. Pour la dernière journée, nous nous levons à l’arrivée de la présidente, qui nous fixe avec un sourire figé quelque peu inquiétant, nous fait poireauter debout avec une jubilation quelque peu troublante, sort ses câbles d’ordinateur avec une lenteur étudiée, puis nous autorise à nous asseoir. « Ça y est », soupire ma voisine, « c’est parti. Dernier jour ».

Me Matteo Bonaglia est déjà à la barre, immense. Il parle vite, mais on comprend tout. Il y a une sorte d’affectation entêtante dans ses mots, tenus à la lisière de la pédanterie pour mieux rebrousser chemin vers un sens réellement commun. Les fins de phrases sont traînantes, pour mieux manier l’ironie et, souvent, laisser le temps à l’argumentation de se déployer.

« Un spectre hante la France », commence-t-il, « celui d’une résurgence du terrorisme d’extrême-gauche. » Marx et Engels pouvaient faire craindre une plaidoirie un peu docte, mais tout de suite, on revient à des métaphores plus simples. « Le radicalisme politique, ça se transmet plus vite qu’une MST. » L’avocat joue avec délice du hiatus entre son élocution affectée et la crudité de ses saillies. « La chasse, c’est bien connu, c’est la taqiya des révolutionnaires de gauche ». « Vachement contagieuse, cette radicalité politique. J’en viens à craindre pour moi-même, mais je ne pense pas au sortir de cette salle me jeter sur le premier fonctionnaire de police venu ».

L’ironie reviendra toute la journée. Elle permet tant de choses lorsqu’elle est maniée avec tant de finesse, mais il faut reconnaître qu’elle permet surtout de dire ce que tout le monde sait, sauf le parquet : ce procès est celui de la DGSI, de la politique criminelle de l’État, de l’antiterrorisme. Toute la journée, la défense avancera par prétérition, pour respecter le spectacle du tribunal tout en respectant la dignité de ce qui se joue dans ce prétendu procès de l’ultra-gauche. « Personne de la défense n’a remis en doute la séparation des pouvoirs judiciaires et exécutifs » lorsque le dossier a présenté une initiative du PNAT revenant normalement au juge d’instruction. C’est pourtant la réalité de ce fameux état de droit, de ces défenses des libertés individuelles, qui semblent pourtant remises en doute par ce procès.

Me Bonaglia mime des concessions pour mieux s’appesantir sur les erreurs de l’enquête, dont il souligne le comique tout en faisant sentir ce qu’elles ont détruit dans la vie des accusés. Un carnet a été retrouvé par les policiers dans l’isolation d’une maison. Un premier enquêteur a jugé qu’il contenait des comptes-rendus d’entraînements militaires. Il s’avère ensuite que c’était le carnet professionnel d’un gendarme. « Il l’avait perdu à la ZAD », se marre une voisine. « Je le sais, j’étais là. » La plaidoirie moque la DGSI. Elle moque l’arc républicain défini par l’axe Darmanin-DGSI-PNAT. Elle moque la nostalgie du parquet pour Action Directe et la contestation sociale des années 70. Puis elle énonce sans ironie ni prétérition ce qui réunit tant de monde ici : « Il faut rappeler que la DGSI et le PNAT sont les courroies de transmission de la politique criminelle du pouvoir exécutif. C’est à vous, Madame la Présidente, de limiter cette politique. »

Le duo de procureurs est immobile, avalé par la lumière bleutée de leurs écrans d’ordinateurs où l’on se demande parfois ce qu’ils y voient. Peut-être les images des interrogatoires de la DGSI, dont ils nient qu’ils peuvent traumatiser celles et ceux qui les subissent et que l’avocat rappelle avec force. « On lui a mis un sac sur la tête… Un sac sur la tête ! Saucissonné au su et au vu de tout le monde ».

La deuxième plaidoirie commence. « Nous ne faisons pas ici le procès de la DGSI. » Certes, elle le fait toute seule vue l’incurie étalée par ses services pendant tout le procès. « Ce n’est pas la DGSI qui est sur le banc des accusés. Ce n’est pas à elle à qui on a demandé ce qu’elle pensait du chaos comme alternative à la politique du pouvoir en place. Ce n’est pas elle à qui on a demandé ses lectures. Ce n’est pas elle qui a subi les nuits de prison et d’interrogatoires, l’angoisse de ces trois années. » Bravo, dit quelqu’un derrière moi.

L’avocate figure la DGSI comme une personne, comme pour conjurer l’abstraction totale derrière laquelle elle s’est réfugiée pendant tout le procès. Les enquêteurs auteurs de 1400 PV : anonymes. Les vidéos : effacées. Les écoutes : mitées, trouées, tronçonnées. Il n’y a pas de DGSI dans ce procès, ou il n’y a que ce qu’elle a décidé de montrer. Si peu. La DGSI ne s’incarne qu’imaginairement, grâce aux paroles des avocats. « La procédure a été menée à charge mais nous allons plus loin. Les enquêteurs ont fait preuve de déloyauté. Ce procès est celui de la défiance. »

Le dossier en miettes fourni par les enquêteurs est la preuve de cette défiance, ses lacunes sont éloquentes. Mais cette défiance n’est pas seulement destinée aux inculpé·es. Elle est tournée contre le tribunal. Progressivement, on sent que la défense a une idée plus fine que la seule prétérition. Il ne s’agit pas seulement de dire : nous faisons le procès de la DGSI en disant que nous ne le faisons pas. Le vrai truc inavouable, c’est que la DGSI, le PNAT, Darmanin, l’arc républicain, se moquent de la justice. Le vrai truc inavouable, c’est bien ce qu’on sait par ailleurs (lequel ?) depuis si longtemps (combien ?) : l’état de droit, ce n’est pas la justice. 

L’absurdité revient, chargée de rires. Les procureurs dénonçaient l’argument de l’ivresse. On n’entend pas sur les écoutes, paraît-il, de « voix pâteuses ». L’avocate répond : « Mais deux prévenus, une sonorisation nous le dit, en viennent à chanter… Johnny Hallyday ». La salle explose de rires, cour et parquet inclus. « Toute la musique que j’aime, elle vient de là… Quand deux punks en viennent à chanter Johnny Hallyday… » Après Johnny, c’est Goffman qui est cité, dans un développement assez abscons sur l’idée que le dévoilement, c’est quand même du voilement. « J’ai rien compris », dit ma voisine, toujours la même, avec qui je me sens de plus en plus d’affinités dans ce procès. D’ailleurs, elle chante à l’unisson de l’avocate qui récite « Hécatombe » de Brassens, puis « Et hop » des Bérus, pour montrer qu’on peut appeler à tuer des flics et être honoré par la BNF ou les grands prix de poésie académique.

« Elle me fâche, cette enquête. Les efforts qu’il a fallu déployer face à cette enquête déloyale ». Elle montre une photo, la juge acquiesce immédiatement. C’est le dernier jour, chaque signe de la présidente est interprété. L’avocate reprend. Elle lit toutes les questions d’un interrogatoire de son client. Juste les questions, et c’est terrifiant de pression, de manipulation. Questions stupides, brutales, questions de flics. C’est la fin de la plaidoirie, l’avocate a des crescendos furieux et des montées terribles dans les aigus, qui ajoutent à l’implacable de son propos. « Vous dénoncerez cette expertise. Vous ne retiendrez pas l’accusation ». La relaxe devient l’injonction non pas de l’avocate à la juge mais de la vérité à la justice. « J’ai été longue, vous m’en excuserez, mais il est finalement ardu de contredire le vide. »

Me Alice Becker arrive à la barre. Elle pose les coudes sur la barre, puis se redresse, donnant le sentiment très net d’être à son aise à cet endroit. Elle se déplace, se rapproche des procureurs, regarde ses clients, la salle. Elle se pose une question qu’on partage : « Qu’est-ce qu’il se passe quand l’anarchie rencontre la DGSI ? » Elle évoque la presse, « conspuée par l’accusation comme faisant preuve de trop de mansuétude à l’égard des prévenus. J’ai trouvé ça choquant. »

Me Becker a commencé sa plaidoirie en mettant un coup assez fort dans son micro, ce qui a eu une conséquence logique mais malheureuse : le micro est loin de sa bouche. La salle n’entend rien. Tout le monde se met à souffler, à se plaindre qu’on n’entend rien. Comme les soufflements font plus de bruit, on n’entend d’autant moins. Ce qui provoque des soufflements plus forts qu’auparavant. Un message est passé à une consoeur de Me Becker pour mettre fin à cette spirale du soufflement. Elle se lève, va remettre le micro, et d’un « haaaaaaa » de soulagement, la salle exulte.

Cette plaidoirie est la seule qui fait le pari de revenir à la vie d’un des accusés, en cherchant d’après le dossier à retracer ce qu’a vécu un homme depuis le début de l’instruction. Ce pari est salutaire, il fait retour au sensible. Il permet de retracer la chronologie, finement. Par exemple sur l’agrément donné le 31 juillet 2020 par la préfecture, pour autoriser cet homme à s’acheter le matériel nécessaire à la confection d’explosifs dans le cadre de son métier d’artificier. À cette date, l’instruction était en cours : pourquoi autoriser légalement la confection d’explosifs si ce n’est pour favoriser un passage à l’acte qui justifierait les soupçons de la DGSI ? Pourquoi solliciter l’acte qui manque au dossier ?

Alors qu’Alice Becker conclut sa « narration laborieuse et chronologique », le rang derrière moi a entamé une bataille contre un flic qui s’est visiblement investi de la mission de nous empêcher de manger. Logiquement, tout le monde se passe des chocolats en douce et les mange l’air de rien. Le flic tourne, surveille, puis à peine parti, revient au moindre froissement d’aluminium ou de plastique laissant suspecter qu’un chocolat put être mangé dans l’enceinte du tribunal. Alice Becker a fini, c’est la première pause de la journée, après trois heures de plaidoirie. Tout le monde craint de partir et de ne pas pouvoir revenir, d’autres personnes dont beaucoup d’étudiant·es en droit veulent être ici. À la fin de cette interruption, alors que les procureurs reviennent, la salle se met à siffler en imitant le bruit caractéristique de la vipère. La présidente se saisit du micro et nous sermonne : « je vais inscrire cet incident au procès-verbal. » Elle vient de donner à Me Raphaël Kempf l’introduction de sa plaidoirie.

« À quoi va servir cette note d’indice, Mme la Présidente ? À rien, si ce n’est peut-être pour un futur historien ou une future historienne de la répression politique dans la France des années 2020. C’est peut-être sur la base de ce genre d’archive qu’on peut faire un film comme Le Procès Goldmann, et rappeler que la justice ne vit pas en autarcie mais dans la société. » Le caractère improvisé de cette introduction fait toute sa force, donnée à l’introduction déjà préparée où Raphaël Kempf rappelle les mots de Me Tort la veille, qui accordait sa confiance au tribunal. Il ne la partage pas. « Non, je n’ai pas confiance en vous. Je vais vous expliquer pourquoi. » Charge audacieuse, qui capte bien sûr notre attention, et semble-t-il celle du parquet qui enfin daigne lever plus de quelques secondes ses yeux de ses écrans.

On l’a déjà dit, ce procès est affaire de mots, de paroles. La plaidoirie commence par s’interroger sur le premier d’entre eux : terrorisme. Un universitaire, Olivier Grandjean, est venu témoigner. Il a dit refuser d’employer ce mot. Effroi du parquet. « Voici un exemple de vase clos, comme si le PNAT était seul à même de définir le terrorisme. » Ce procès est celui d’un assaut contre la langue qu’on police. Dans le cas du terrorisme, cette police a un seul but, rappelle Me Kempf. « On voit bien que cette définition est malléable et permet de définir un ennemi avec lequel on ne peut plus parler. » Ne plus parler, qu’il ne serve à rien de parler, que les paroles prononcées soient détournées de leur sens le plus évident, qu’on vous fasse parler même quand vous vous taisez. La langue de l’antiterrorisme est univoque, une terreur toujours.

Pas toujours, d’ailleurs, puisqu’un policier de la DGSI, dans un interrogatoire de Libre Flot, donne une définition du terrorisme. « Ce n’est pas celle du droit pénal », s’étonne Raphaël Kempf. « Quelle est la boussole des fonctionnaires de la DGSI ? » Voilà pour votre état de droit. Le PNAT a distingué entre terrorisme de haute et de basse intensité. Cela n’existe pas en droit. L’auteur d’un livre percutant sur les lois scélérates destinées, fin XIXe, à criminaliser les anarchistes, se confond alors avec l’avocat. Avec colère, il conclut : « ce que je suis obligé de vous dire, c’est que du côté du PNAT, on s’est totalement autonomisé de la loi pour déterminer ce qui est terroriste et ce qui ne l’est pas. » Les comparaisons sont éloquentes : lorsqu’un tractopelle conduit par des Gilets Jaunes défonce la porte du ministère de Benjamin Griveaux, ce n’était pas du terrorisme. Pourquoi ici, cela en est ? « Ce n’est pas du droit, ça n’a pas la rigueur qui devrait faire honneur à la justice et à l’état de droit. »

L’état de droit. Lors de ce procès, le parquet a dit que les opinions idéologiques des inculpé·es étaient centrales dans le dossier. « On nous dit tranquillement que nous avons une police politique ». L’état de droit. Pourquoi ne pas faire le procès de la DGSI ? Elle qui cherche à diffuser l’idée que tous les combattants partis au Rojava ont tous des projets terroristes à leur retour. La police les qualifie de « revenants ». Un spectre hante ce procès, décidément. Raphaël Kempf démontre que la DGSI cherche à imposer cette idée par différents canaux, qui n’ont pas fonctionné : le ministère de l’intérieur, le tribunal administratif, Mediapart, et aujourd’hui ce tribunal. La défense a déjà gagné cela : la possibilité de dénoncer explicitement la dimension politique du procès et l’instrumentalisation de l’institution judiciaire sur laquelle elle repose.

La plaidoirie qui dure depuis une heure avance sur ses dernières trente minutes. L’argumentaire évolue vers une défense et illustration de la rigueur juridique, qui vise peut-être à contracter une nouvelle confiance entre la cour et la défense. Me Kempf dénonce l’ « impressionnisme judiciaire » (Pierre Drai) à l’oeuvre dans ce procès. Cet impressionnisme a fait accuser Libre Flot de chercher à recruter des combattants pendant ce fameux confinement. D’après le dossier, lu avec rigueur, il cherchait juste à retrouver des gens sympas. Me Kempf se tourne vers les autres inculpés. « Visiblement, il vous a trouvés sympas. » Pause. « Et vous êtes là. » La voisine avec qui j’entretiens une relation télépathique se lâche : « Je l’aime, il me fait vriller. »

Après une heure et trente minutes, Raphaël Kempf insiste sur les blessures subies par son client, affecté par des comparaisons répétées et infamantes entre lui et Daech qu’il a combattu, pourtant, entre lui et l’OAS. « J’ai envie de rendre hommage à ce courage que peu d’entre nous ont eu. » Il fallait bien finir par rappeler ce courage aujourd’hui criminalisé, mais la présidente le fait revenir pour lui demander comment il a calculé certains de ses chiffres. Tandis que l’avocat répond, je m’en vais, sans pouvoir entendre la dernière plaidoirie de Me Bouillon ni, surtout, les interventions des inculpé·es.

Je n’entendrai pas leurs mots. Je ne saurai pas leurs impressions. En partant, je dis au revoir à un voisin, proche des inculpé·es. Il m’a dit tout à l’heure : « ils ne veulent pas croire que nous sommes comme des enfants, même à 40 piges. Mais pourtant, c’est pour ça qu’on a les cheveux roses et qu’on aime ce qui fait boum, les pétards. On peut être un gosse de 40 ans… » Il riait pas mal de cette idée, du décalage qu’on cultive avec les policiers qui est la chose la plus plaisante à mesurer et la plus difficile à éprouver. Puis il a ajouté : « ce qu’il leur arrive, s’ils sont condamnés, ça pourra tous nous arriver ». J’imagine que leurs mots racontaient cela, car n’étant qu’accidentellement mots de procès, ils n’ont pas tant besoin de figures de style ou de prétérition. J’imagine qu’ils ne font pas le procès de la DGSI ; on a toujours mieux à faire que des procès. Tout ce qu’a démontré celui-ci de procès, c’est le vide que produit cette politique criminelle dans laquelle se loge tous les fantasmes d’oppression du moment. Il est ardu de résister au vide. J’imagine que leurs mots résistaient à toutes les polices des langues, des pensées, des opinions, des coiffures, des modes de transport, des lectures, des rêves, des soirées arrosées et des blessures. J’imagine, mais je n’étais pas là. Ce n’était pas le procès de la DGSI.

Décision le 22 décembre

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