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Fatima Ouassak #AuPoste

Écologie & Antiracisme : la bataille des oubliés — Fatima Ouassak

Personnes non blanches, pauvres, femmes… sur les sujets climatiques, les plus vulnérables sont les plus touché·es. Et les plus silencié·es dans l’écologie politique. Ces personnes ne sont pourtant ni absentes ni muettes, elles sont simplement invisibilisées.

C’est une Fatima Ouassak souriante qui arrive Au Poste quelques minutes après le lancement du direct. Un café, un « bonjour » et la voilà fin prête à se lancer. Fatima vient présenter l’œuvre collective Terre et liberté : manifeste antiraciste pour une écologie de la libération. Plus qu’un simple ouvrage choral, il vise à définir les principaux enjeux, sujets de controverse et champs d’action de l’écologie antiraciste contemporaine. Par des paroles plurielles, Fatima Ouassak propose des éléments concrets, indispensables à la lutte de demain.

Un point de départ : l’écologie est blanche et bourgeoise

Aujourd’hui, lorsqu’on dresse l’horizon du mouvement écologiste, un constat s’impose : la lutte est blanche et bourgeoise. Les personnes racisées, les pauvres, les femmes des quartiers populaires sont invisibilisées. Cette réalité alimente alors un sous-entendu profondément ancré dans l’imaginaire commun : ces populations ne s’intéresseraient tout simplement pas à l’écologie. 

Par son travail, Fatima Ouassak montre que cette rhétorique n’a pas lieu d’être. « Ce n’est pas qu’elles ne s’intéressent pas, ce n’est pas qu’elles n’ont rien à dire, c’est simplement qu’on ne les laisse pas s’exprimer, on ne leur donne pas suffisamment de place » affirme l’essayiste.

Terre et liberté ambitionne de bouleverser ces aprioris. Il vise à faire grandir l’écologie en tant que mouvement pour y inclure ceux dont les voix sont muselées.

« On est très, très critiques de l’écologie telle qu’elle existe aujourd’hui, mais au final, on est quand même partie prenante, et c’est une critique constructive. On va critiquer parce que sinon, on va crever » .
Fatima Ouassak

Critiquer, c’est dénoncer ce qui nous empêche d’avancer : la domination blanche au sein de l’écologie. Malcom Ferdinand, dans Une écologie décoloniale (un des chapitres de l’ouvrage), l’analyse en profondeur, l’identifiant comme « voulue et organisée ». Son travail, comme celui de Fatima Ouassak, s’inscrit dans une dynamique de transformation : « En publiant ses travaux, Malcom Ferdinand participe au changement, tout comme les camarades militant·es, penseur·euses, décoloniaux, antiracistes ».

Une triple définition de l’écologie

« Pour lutter il faut penser et pour penser il faut des armes » écrivait l’autrice Stéphanie Prezioso.

Car les mots constituent un outil pour se battre, Fatima Ouassak nous donne des armes par une définition en trois points du concept d’écologie.

« D’abord, l’écologie est un projet politique. Cela consiste à dire qu’il s’agit d’aller prendre ou reprendre du pouvoir, du temps, de la joie, de l’espace à un système que je qualifie de colonial et capitaliste. C’est pour cette raison que je parle d’une écologie de la libération »
Fatima Ouassak

L’écologie se définit également comme un mouvement social très situé (blanc et bourgeois) que de nombreux penseurs s’efforcent de transformer pour en faire un facteur réel de changement.

Enfin, il faut concevoir l’écologie comme une grille d’analyse qui permet de prendre en compte « la dimension économique, le système social, et tout ce qu’on peut dire sur le capitalisme et l’entreprise coloniale dans une perspective historique — notamment à partir de l’esclavage et de la colonisation. » continue l’essayiste militante.

La radicalité comme facteur d’évolution

Comment procéder à ce changement ? Pour Fatima Ouassak cela passe avant tout par une conscience aiguë du coût de la radicalité. « La radicalité peut occasionner une exclusion du champ politique et médiatique » affirme  l’essayiste.

C’est pour cette raison qu’une stratégie de repli semble compréhensible. Se terrer dans un « maquis » et attendre des jours meilleurs transpose en réalité une certaine « modalité révolutionnaire ».

Mais la modération ne suffit plus. « L’objectif c’est bien d’arriver radicaux pour pouvoir faire avancer les choses. »  Aujourd’hui, le temps n’est plus à l’attente, les conséquences directes de l’effondrement climatique sont plus présentes que jamais, les catastrophes écologiques se multiplient, il faut aujourd’hui « passer la deuxième ».

Refus de convaincre l’extrême droite : organiser le camp de l’émancipation

« Il ne s’agit pas de convaincre les partisans de la suprématie blanche de rejoindre le camp de l’émancipation, il s’agit d’organiser ce camp pour le futur des luttes. » déclare la militante.

Pour cela, traiter la question des rapports de domination semble essentiel. En remontant l’idée selon laquelle un rassemblement autour d’une écologie modérée suffirait à unir les classes populaires, Terre et liberté pose la question suivante : comment convaincre et réunir les classes dominées  ?

« Vous allez venir frapper à la porte, mais ils vont vous dire : “mais ça va pas, je vais pas me mettre derrière ton projet. Et en plus, je soupçonne que derrière ton projet politique, qui défend tes intérêts à toi, je soupçonne que ce soit à mes dépends. »
Fatima Ouassak

La construction d’une écologie politique plurielle ne se fera pas sans traiter la question des rapports de domination, liés intrinsèquement aux questions de justice sociale environnementale.

« La catastrophe que nous voulons »

Dans le chapitre Écosophie de Frantz Fanon, Norman Ajari propose une réflexion dérangeante et essentielle : et si la fin de ce monde était désirable ? 


« Ce qui manque à l’histoire des opprimés, ce n’est pas l’affirmation de formes de vie collective, mais la destruction totale et impitoyable des forces qui les menacent. »

Par la mobilisation de la pensée fanonienne, Ajari dessine une écologie de la libération : pas pour sauver un monde oppressant, mais pour en bâtir un autre.

Des figures historiques pour penser l’écologie

« Frantz Fanon manque à l’écologie politique » déclare Ouassak. En le reliant à d’autres penseurs révolutionnaires africains comme Amílcar Cabral et Thomas Sankara, l’ouvrage Terre et liberté met en exergue que, dès les années 1980, l’écologie était perçue comme partie prenante d’une stratégie de libération politique.

« On ne sera pas véritablement indépendants si on ne reprend pas la main sur la production de notre nourriture.»
Thomas Sankara

Loin du name-dropping cynique (ex. : on est des écologistes blancs et bourgeois mais on cite Sankara), l’essai rappelle que « la question de la terre, de la paysannerie, de la production, est au centre du projet de ces leaders révolutionnaires ».

Retrouver la terre

Aujourd’hui encore, les personnes racisées sont parmi les premières à travailler la terre dans des conditions précaires, sans en être propriétaires. « La terre, tu peux la travailler, oui, mais la posséder, c’est autre chose » (enquête de Street Press sur des soupçons d’esclavage moderne dans le Sud-Ouest).

Le livre est une ode à la reconquête de la terre par les personnes racisées. Dans un capitalisme où les dominants sont propriétaires, il met en lumière des associations telles qu’A4, qui défendent le droit d’accès à la terre et à l’activité paysanne pour des populations racisées par une démarche à la fois pragmatique et politique :

« Ce collectif envisage de retourner à la terre — cette même terre où vivent et travaillent des paysans et des paysannes qui, souvent, meurent sans trouver de repreneurs. On connaît les taux de suicides dramatiques dans ces régions, notamment dans ce métier. Alors le collectif s’est dit : pourquoi ne pas aller à la rencontre de ces personnes, leur dire : “Vous cherchez des repreneurs, nous, on cherche une terre.” Et c’est ainsi qu’ils ont commencé à s’organiser pour trouver un terrain d’entente. »
Fatima Ouassak

Le droit à la subsistance devient alors le cœur de la lutte.

Une critique constructive et exigeante du mouvement écologiste dominant

L’élargissement aux pensées anticoloniales, antiracistes, féministes, décoloniales est vital : « On veut sauver l’écologie politique […] et on ne pourra pas faire autrement que d’élargir aux enjeux, aux priorités et, oui, aux réflexions, aux horizons des populations marginalisées ».

Après deux heures et demi d’entretien, Fatima Ouassak esquisse encore et toujours, concept après concept, le futur d’une pensée politique foncièrement écologiste et antiraciste. C’est sous le glas d’un ironique « Tommy sors moi de là ! » que David Dufresne clôt la séance. Les pierres sont posées pour une future convocation.

FAQ :

Pourquoi dit-on que l’écologie dominante est « blanche et bourgeoise » ?

Parce que les discours et pratiques écologistes majoritaires sont souvent portés par des personnes blanches issues de classes moyennes ou supérieures, marginalisant les vécus, les besoins et les luttes des personnes racisées, pauvres ou issues des quartiers populaires.

Qu’est-ce qu’une écologie de la libération ?

C’est une écologie qui lie les luttes écologiques aux combats contre les systèmes de domination (racisme, colonialisme, capitalisme), en revendiquant un projet politique de réappropriation de la terre, du pouvoir et de la dignité pour les populations opprimées.

Pourquoi la terre est-elle au cœur des luttes antiracistes ?

Parce que l’accès à la terre incarne un droit fondamental : celui de se nourrir, de produire, d’exister en dehors des logiques capitalistes de domination. La reconquête de la terre devient ainsi un levier d’émancipation pour les personnes racisées.

Faut-il modérer ou radicaliser les luttes écologistes ?

Selon Fatima Ouassak, la radicalité est nécessaire face à l’urgence climatique et aux oppressions systémiques. Il ne s’agit plus d’attendre ou de convaincre l’extrême droite, mais d’organiser un camp de l’émancipation ancré dans les luttes sociales.

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