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#EgyptPapers : les mémos de la terreur révélés par Disclose

L’ONG Disclose a obtenu plusieurs centaines de documents secrets qui révèlent la responsabilité de la France dans les crimes de la dictature d’Abdel Fattah Al-Sissi, en Egypte. « Les mémos de la terreur » forment une investigation retentissante. Et dévastatrice pour la France, « pays des Droits de l’Homme ». Ariane Lavrilleux et Jean Pierre Canet (journalistes) sont venus, le 3 décembre 2021, nous parler de leur enquête, de leurs trouvailles, du rôle de François Hollande et d’Emmanuel Macron. Suite à leur travail, le gouvernement a déposé plainte pour « détention et diffusion de documents classifiés ». Ensuite, on a parlé du fond et de la forme. Du secret défense, et du secret d’investigation.

Présentation rapide des deux journalistes : Ariane Lavrilleux, a passé six années en Égypte après avoir débuté sa carrière à Europe 1 (pendant 5/6 ans), elle est cofondatrice de « Prenons la une », association pour la parité dans les médias et l’égalité professionnelle dans les rédactions, créée en 2013. Jean-Pierre Canet, cofondateur de Cash Investigations, a été auparavant rédacteur en chef d’Envoyé Spécial, et enquêteur pour l’émission Impact (iTélé), c’était il y a vingt ans.

Derrière l’enquête #Egyptpapers, ce sont plusieurs centaines de documents secrets qui révèlent la responsabilité de la France dans les crimes de la dictature Al-Sissi en Égypte. Des bombardements de civils au nom de l’antiterrorisme. 

Nous avons dérivé vers des exécutions extrajudiciaires en dehors de toute loi. Nous ne sommes pas la Russie, nous ne sommes pas la Chine. La France est une démocratie, ça veut dire que ça nous engage à avoir un comportement qui est différent de celui des autres. On ne peut pas tuer à n’importe quel prix, même au nom de l’antiterrorisme.

Jean-Pierre Canet

Retour sur les éléments de l’enquête : « la France va mettre à disposition de l’armée égyptienne des avions, enfin l’armée française loue les services d’une entreprise luxembourgeoise (la Direction du Renseignement Militaire ne possède pas d’avions). A l’intérieur des militaires français, dont l’objectif est de surveiller la frontière libyenne et égyptienne contre le terrorisme. La mission : intercepter les communications. Les militaires comprennent alors que pour les égyptiens, c’est pas vraiment la priorité, ce qui les intéressent, c’est de surveiller le trafic de la contrebande, très diverse (drogue, armes, cosmétiques, riz) qui passe de la Libye vers l’Égypte. » 

En effet, suite à la chute de Kadhafi en Libye, le chaos s’est installé, laissant le terrain pour une implantation de Daech : « pas mal de groupes terroristes égyptiens qui traversaient la frontière pour aller s’armer ou se former et qui revenaient. C’était ça qu’ils voulaient surveiller. » Au moment où l’opération Sirli a commencé, début 2016, cette menace existe encore, mais elle est en forte diminution, notamment le trafic d’armes. A partir d’une opération légitime la première année, les militaires s’aperçoivent : « qu’ils ne surveillent pas des terroristes, mais pour l’essentiel des allers-retours de trafiquants ».

Les journalistes émettent une hypothèse : la France aurait pu faire tout ça, dans le cadre d’une compensation commerciale ; vous m’achetez des armes et je vous fournis cette aide en même temps. Un commun accord, qui aurait été proposé en 2015, lorsque la France a vendu des Rafale et des navires de guerre à l’Égypte (pour 5,4 milliards d’euros). L’opération débutant en février 2016, suite aux négociations entre Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, et son homologue égyptien.

Dans un contexte général et mondial de surveillance généralisée (cf : les révélations de Forbidden Story sur Pegasus ; un système de surveillance des téléphones extrêmement sophistiqué qui provient d’une entreprise israélienne). L’enquête expose un système, sorte de NSA égyptienne, construit par Dassault, dont le moteur de recherche Exalead permettait d’aller fouiller dans toutes ses bases de données et d’informations récoltées sur la population égyptienne. Une technologie qui a été vendue à l’Égypte (payé par les Émirats) entre 2014 et 2015, juste après l’arrivée des militaires au pouvoir, dans le but de surveiller les connexions internet et d’écouter les conversations téléphoniques. Ce système a été utilisé par la suite pour traquer les homosexuels.

Au moment de l’entretien, Ariane Lavrilleux et Jean Pierre Canet, n’ont pas encore été entendus par la police, mais une enquête pour compromission du secret défense est en cours. Les deux journalistes risquent théoriquement cinq ans de prison et 75000 euros d’amende. Mais il y a aussi la peine pour la source, si elle est identifiée, entre cinq et sept ans de prison. Les journalistes d’insister sur le principe cardinal de la protection des sources.

Ce qui nous intéressent, c’est d’expliquer la démarche. On a décidé d’aller contre le secret défense parce qu’on estime qu’il n’y avait pas d’autre moyen que de révéler comment une opération de renseignement classique, à la base anti-terroriste, a pu contribuer à participer à des frappes ou à des bombardements.

Jean-Pierre Canet

Publiée à l’origine sur le site d’investigation Disclose, ensuite par l’émission Complément d’enquête, et reprise par de nombreux médias, « Les mémos de la terreur » sont une enquête collective menée pendant de nombreux mois par Geoffrey Livolsi et Mathias Destal, les deux fondateurs de Disclose, avec les deux invités. 

Ariane Lavrilleux et Jean Pierre Canet posent des faits extrêmement graves sur la place publique. C’est un scandale d’état. L’enquête révèle comment la France aide l’Égypte à mener des exécutions sommaires ; des crimes d’état en droit international. Les deux journalistes expliquent que l’État français ne découvre pas ces faits maintenant (ça a commencé en 2016). Depuis longtemps, des militaires ont alerté leur hiérarchie, le ministère de la défense et la direction du renseignement militaire, sans que rien ne se passe. Depuis presque six ans. Invoquant la lutte contre le terrorisme pour justifier cette coopération militaire meurtrière, « cet argument devient le prétexte à tous les abus, à toutes les dérives. La coopération n’a servi à tuer que des civils, des contrebandiers, dans le cas précis de l’opération Sirli dans le désert occidental. »

Canet tempère : « à aucun moment il s’agit de défendre ou de cautionner le terrorisme, ni d’en diminuer la gravité. Bien sûr que la lutte contre le terrorisme est légitime et que ça peut passer par des accords avec des pays à l’étranger, avec des méthodes qui sortent des frontières françaises. Mais pas à n’importe quel prix. L’idée de lutter contre le terrorisme est devenu tellement forte et prégnante, qu’elle a écrasé un certain nombre d’autres valeurs, qui sont essentielles à une démocratie et à la marche du monde, par exemple le respect de la vie. On a banalisé le fait de tuer quelqu’un. »  

Pour soutenir ce propos, les journalistes s’appuient sur les paroles de l’ancienne rapporteuse sur les exécutions extrajudiciaires pour l’ONU : Agnès Callamard explique que la plupart des crimes de guerre de ces dernières années sont commis au nom de la lutte anti-terroriste. Une décision, qui dans un cadre démocratique, « est prise en France par le président de la république lui même, qui décide d’aller tuer sept personnes. »

L’enquête raconte cette perte de l’état de droit, cette perte de civilisation.

Jean-Pierre Canet

Ariane Lavrilleux et Jean Pierre Canet racontent que le premier qui a révélé des exécutions extrajudiciaires, c’est François Hollande (quatre opérations homo pour homicide, au cours de son mandat) ; « la France est presque un petit acteur là dedans ». Canet revient sur la mort de Ben Laden, en reprenant les paroles de Barack Obama, alors président des États-Unis : « il n’y a pas eu de justice rendue, parce qu’il n’y a pas eu de procès, on a pris la personne et on l’a tuée. » Cette exécution a englouti avec elle la possibilité de comprendre son cheminement, son financement, etc.

En ce qui concerne la question de la responsabilité des faits, le journaliste explique : « on ne sait pas exactement ce que peuvent risquer des présidents qui sont quand même très protégés. C’est pas les militaires qui décident d’une opération de renseignement, c’est bien les politiques qui vont décider, c’est le chef des armées en France : Emmanuel Macron. En cas de dérive au niveau du droit international, c’est plutôt les opérationnels, à savoir les militaires sur le terrain, qui risquent des choses. Ce sont plutôt les responsables militaires qui engagent leur responsabilité personnelle, alors qu’ils alertent des risques et des dangers. »

La levée du secret défense, c’est 50 ans!

Rubicleo | Tchat

Ariane Lavrilleux et Jean Pierre Canet abordent la question du secret défense : « au fil des années, on a étendu sa couverture, sous couvert d’anti-terrorisme, en ne prévoyant pas de contre-pouvoirs dont certains pourraient rester secrets. Il y a une sorte de sacralité du secret défense, c’est presque un blasphème de poser des questions en tant que journaliste. Le parlement devrait être en capacité de poser des questions sur ces opérations et constater s’il y a une dérive potentielle. » C’est aussi la raison pour laquelle ces informations ont été publiées : « la source contacte Disclose pour s’exprimer, car il n’y a pas de possibilité en interne. Déjà on n’écoute pas les alertes des militaires, puis il y a aucun autre moyen de changer le système ou de réveiller les autorités. »

Est-on en train de vivre une victoire idéologique des terroristes, si nous sommes prêts à brader des grands principes démocratiques au nom de la sécurité ?

Glaudioman56 | Tchat

Lavrilleux évoque la bascule sémantique et idéologique après les attentats de 2015 à Paris : « quand François Hollande dit : nous sommes en guerre, c’est pas juste de la rhétorique, il dit à ses troupes, c’est-à-dire les fonctionnaires, son armée : le monde est un terrain de guerre, la France est un terrain de guerre ; tout est possible. Cela donne des pouvoirs aux services de renseignement, qui vont fermer les yeux sur les dérives. »

C’est un fil rouge permanent : personne ne prend de décisions pour au moins mettre en pause cette opération.

Jean-Pierre Canet

Sur les mesure prise par l’État : « on sait qu’il y a une enquête administrative interne au ministère des armées, pour comprendre ce qui s’est passé au niveau de ces fuites. Cette enquête permet d’éclairer le ministère sur ses propres pratiques : ils reconnaissent qu’il y avait bien une opération, mais par contre, ils n’ont jamais été alertés du moindre problème… Alors que manifestement les notes le racontent, non sur plusieurs mois, mais sur plusieurs années. La question se pose de savoir comment les informations remontent ? A quoi ça sert de les faire remonter ? Qui les lit ? Si le sceau secret défense doit servir à quelque chose, c’est peut-être aussi pour rendre les documents plus important que les autres. Ce n’est pas possible qu’Emmanuel Macron ne soit pas au courant en janvier 2019. Une note lui dit précisément ; c’est écrit noir sur blanc : vigilance accrue. »

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