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Une cité, des flics, une émeute, et la force d’un roman. Diaty Diallo Au Poste.

Deux secondes d’air qui brûle (Le Seuil) est le premier roman de Diaty Diallo. Une langue cassée, une langue inventive, du parler franc, du franc-parler, qui théâtralise le mobilier urbain. Quand écrire, est un geste artistique et politique. « Et aménager des temps de pause dans nos existences ». Diaty Diallo était Au Poste, le 26 septembre 2022 pour parler littérature, musique, écriture, et violences policières.

Née à Versailles, Diaty Diallo a grandi entre les départements des Yvelines et de la Seine-Saint-Denis, où elle vit toujours. L’autrice de 33 ans, a commencé à écrire dans des fanzines, a tenu un Skyblog, puis est passée par la Sorbonne (Master en Création Littéraire), et notamment des ateliers d’écriture. 

« Si j’en suis arrivée à évoquer la question des violences policières, c’est par rapport à ses usages dans l’espace urbain, et par rapport au corps de ceux qui en sont les principaux stigmatisés. »

Diaty Diallo

L’histoire de « Deux secondes d’air qui brûle » démarre un 16 juillet de canicule. Un groupe de garçons noirs et arabes : Astor, Chérif, Issa, Demba, Nil. Ils ont une vingtaine d’années, habitent un quartier et n’ont jamais quitté leurs parents. C’est l’été, ils font ce que font les jeunes en été, c’est-à-dire des teufs, des barbecues, des apéros. Une vie tranquille, un peu chiante, passant leur temps à contempler, entre le sol et le plafond, leur espace de disparition préféré, c’est à dire la pyramide. Ils ont des crush, des histoires d’amour, des choses qui sont censées être un peu spontanées, logiques, dans l’ordre des choses, à savoir : la joie, l’amour, le repos. Arrive ce qui arrive, c’est à dire une interpellation, des gardes à vue, l’assassinat de l’un d’entre eux. On va continuer à les accompagner : comment ils vont tenter de ne pas devenir fou, de faire quelque chose avec ce deuil impossible. 

David Dufresne : Le roman part là-dessus, dans une langue cassée, une langue inventive, du parler franc, du franc-parler, qui théâtralise le mobilier urbain (une dalle avec plein d’étages, une friche, des niveaux, des hauts toits, du béton). Cette répétition produit un effet de style formidable. C’est un livre avant tout spatial. Vous racontez un lieu imaginaire et familier : une dalle de béton en banlieue. C’est quasiment un livre d’urbaniste mais pas technique. Le même endroit est raconté différemment, selon plusieurs points de vue.

Diaty Diallo: « Cela s’est fait en plusieurs étapes, je suis d’abord partie d’une envie de raconter des espaces, puis de raconter celles et ceux qui les occupent de manière alternative. Ceux dont on ne considère pas les occupations, ni le savoir relatif à ces espaces-là. Ce qui m’intéressait, c’était de découper un récit, une histoire, entre des espaces. En l’occurrence, ce sont les sous-sols, les sols et les toits principalement, avec des friches aussi. Ces matériaux urbains ponctuent l’histoire, ce sont des espaces entre deux constructions, sur lesquelles la nature a repris un peu le pouvoir.  Des lieux qui sont des espaces de respiration, des espaces pour se projeter. Alors oui, c’était d’abord et avant tout une histoire d’espace. »

– C’était une nécessité de raconter ça ? Ou une construction littéraire ? Les deux ? 

– « J’ai pris des parties littéraires, artistiques et politiques. Tantôt, je vais être dans la construction de ma phrase, la cohérence du récit, etc. Et puis de l’autre côté, c’est plutôt ce qui m’habite et ce qui m’angoisse, ce qui dicte vraiment l’écriture : est-ce que mes propos sont justes (dans le sens de la justice) ? Est-ce que je ne trahis pas mes propres opinions et mon propre positionnement ? J’ai fait le choix de ne pas humaniser une profession, en l’occurrence la profession policière, en choisissant des termes qui mettent à distance. Je parle de dépositaire car ce n’est pas un livre sur la police. L’empêchement de vivre, c’est ça qui m’intéressait. L’idée, c’était que l’on ne perde pas de vue cette institution et structure qui empêche des gens de vivre. Tout ça, ça relève pas de l’évidence. Quand on appartient à ces corps, lorsqu’on décide de mettre le nez dehors et de s’octroyer quelques secondes de détente sur un strapontin, on est rapidement rattrapé par ce qu’on appelle le harcèlement policier. »

La musique comme carburant

– La musique est extrêmement prégnante dans l’histoire de ces jeunes adultes, mais elle est aussi dans votre roman, en quoi c’est aussi connecté ? On retrouve à la fin du roman tous les morceaux joués, chantés, dansés par ordre d’apparition ; il y a huit pages.

Diaty Diallo : « Je sais pas trop comment faire pour écrire sans avoir du rythme à l’intérieur de mes avant-bras. C’est comme ça que je le sens, c’est un peu bizarre. Il y a des sons qui me reviennent dans la tête, je suis obligée de m’interrompre pour réécouter ces sons là. C’est vraiment des allers-retours pour me ré-imprégner, regarder les paroles. Il y a des extraits de ces textes de chansons qui se retrouvent dans le roman. Des morceaux que j’écoute. On injecte beaucoup de soi quand on écrit une fiction, dans ses personnages. »

– Vous écrivez en silence, et ensuite vous réécoutez de la musique toutes les 10 minutes, parce que votre attention ne peut pas tenir plus de 10 minutes sur un clavier ? C’est ça ou vous écrivez en musique ?

– « C’est rare que je puisse écrire sur de longues plages. C’est beaucoup de tout petits bouts entrecoupés, de longs moments d’errances sur Internet où j’écoute beaucoup de musique ; je chante, je me lève, je danse, des tas de trucs. Puis, il y a la techno qui arrive, je pense que c’est assez important d’en parler. Cela donne une cohérence énorme entre le son et la tournure des événements dans l’histoire. Je me suis mise à écrire en musique parce que la techno (house garage) sont des musiques très stimulantes pour l’effort intellectuel que représente l’écriture d’une fiction. J’ai préféré privilégier le rythme, qu’on soit tout le temps avec les personnages, comme une espèce de caméra embarquée. Ça correspond à deux chapitres (Parking et Zéro) et plus précisément à un, où l’on rencontre Nil, un chaudronnier, une espèce de sorcier qui écoute et collectionne des vinyles. Il est un peu chimiste, assez ésotérique et farfelu. »

Comme dans son ouvrage, Diaty Diallo retrace l’histoire de la techno :  

– « Historiquement, cette musique est très connotée à Détroit et Chicago. Elle est née dans ce climat de faillite industrielle, de désertion de la ville. C’est quand même des tas d’ouvriers noirs qui se cassaient le dos à l’usine pour nourrir une famille, et je me rends compte qu’il y a une connexion entre les misères des immigrés autour du globe. Néanmoins, c’est devenu très rapidement européen et blanc. L’idée c’est de reprendre ce truc là et dire : la techno ça a été créée par des Noirs et que concrètement c’est une musique de résistance. »

« Quel style de musique utilisez-vous le plus pour votre écriture ? »

Medbel0 | Tchat

– « Je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas de reggae, de ragga et dancehall. Normalement ça devrait être dans le roman, mais c’était trop tard, il était déjà en correction. J’écoute de tout ; d’ailleurs, c’est une discussion qu’on a beaucoup à l’adolescence. A cet âge, les goûts musicaux permettent de créer des liens sociaux. Il y a des trucs un peu invariables, genre le rap français, puis la house garage. J’aime beaucoup un morceau de Billie Eilish et Cat Power, qui fait partie de mon matrimoine.

David Dufresne fait la remarque : « Il y a pas de rap Old School ; pas de NTM, Assassin ? »

Diaty Diallo lui répond : « Il y a cette citation en exergue, des X-Men, seul clin d’œil au rap Old School. Je suis plutôt une auditrice de rap actuel. Oui, il y a Public Ennemi, c’est une référence au film Do The Right Thing de Spike Lee ; je les connais en surface. »

La force de la fiction

Comment vous avez organisé votre travail de recherche sur l’espace ?

– « A la base l’histoire se passait à Place des Fêtes (dans le XIXème arrondissement de Paris). Ce que j’en ai gardé, c’est principalement la pyramide qui a été détruite en 2019 ; une espèce d’œuvre qui avait pour vocation de masquer la sortie de secours d’un parking. Elle a été rénovée une première fois en 95 puis une nouvelle fois de 2017 à 2019.  Il y a eu pas mal de littérature un peu théorique sur le sujet, des audits, des expertises faites par différents collectifs d’urbanistes et architectes, qui ont accompagné la rénovation. Au delà de la gentrification, il y a une récupération politique de ces projets à des fins électorales ou pour normaliser la vie culturelle. »

« Elle oublie d’évoquer la mégalomanie des architectes et des urbanistes qui participent aux politiques de la ville. »

Leaculpa_flapsy_ | Tchat

– Quelle est votre histoire face à la police ? Est-ce que vous vous en êtes inspirée pour votre écriture ?

– « Je ne porte pas les mêmes stigmates que des mecs noirs et arabes, donc je ne vais pas être appréhendée par la police de la même manière. J’ai plutôt vécu l’expérience de la police d’abord à travers les figures masculines de mon entourage, et en tant que manifestante (intoxication à lacrymogène). »

Finalement écrire, c’est militer 

Weidorj | Tchat

David Dufresne revient sur la force de la fiction.

– Est-elle en train de raconter ce que les essais ne racontent pas forcément ou que le journalisme a oublié de narrer ? Votre regard sur le monde, de ce point de vue là, c’est un essai. Et il y a un immense malentendu depuis 40 ans entre une presse de gauche et les quartiers au fond. L’article Mediapart sur votre roman, vous cite : « Nous rendre visible à nous-mêmes. » Comment on gère ça quand on est romancière ? 

– « Écrire un roman, c’est un geste artistique et politique, mais c’est pas un geste militant. Le militantisme, c’est vraiment un engagement du corps sur le long terme, c’est se prendre des déculottées tous les jours. Je crois au pouvoir de la fiction de pouvoir aménager des temps de pause dans nos existences. Moi, c’est ce qui m’est arrivé avec la lecture, de me régénérer à des moments et de percevoir avec du recul sur le réel, les choses à partir d’angle nouveau. J’interroge des phénomènes qui sont très très politiques dans le texte. »

– L’interview que vous avez accordée à Diacritik est vraiment formidable, justement sur l’écriture en tant que telle. Ce choix de l’oralité d’un roman écrit, ça vient de vos études de création littéraire ?

– « J’avais envie d’écrire dans la langue que je parle. C’est une langue qui est particulière parce qu’elle est faite de plein de registres et qu’on switche de l’un à l’autre. Ça fait des décennies que ça m’intéresse, ce truc d’être capable de perdre un accent par exemple. Cette langue hybride qui est faite de pleins de couches de mots qui viennent des quatre coins du globe, des mots qui sont coupés, atrophiés, inversés, d’expressions, pareil pour la syntaxe. Cette langue orale quand il a fallu passer à l’écrit, elle sonnait très caricaturale. A partir du moment où on l’écrit, elle est moche, elle sonne hyper faux et pourtant c’est rendu à l’exactitude. Pour pouvoir la rendre crédible, jolie et belle, lui rendre toute sa splendeur, il fallait la travailler. Le mot « wesh » par exemple, qui apparaît très peu. Certains éditeurs m’ont même demandé de mettre un lexique à la fin. »

– Dans un podcast, Malika Mansouri (une psychologue-clinicienne) passe les émeutes de 2005 au prisme de la santé mentale. Votre livre est aussi une réflexion sur : comment les jeunes hommes peuvent répondre aux humiliations qui leur sont faites aux violences policières ?

– « J’ai découvert Malika Mansouri il y a un mois. Ça m’a vraiment bouleversé. J’avais jamais entendu parler des révoltes de 2005 sous cet angle là. La manière dont elle traite la question du feu, du brasier, qui caractérise la colère. On peut considérer ça comme très sain, c’est une manière de ne pas devenir fou. Ça m’a vraiment permis aussi de comprendre ce que mes personnages font à un moment donné de l’histoire, comment ils vont s’organiser entre eux, méthodiquement, précisément pour ne pas céder à la folie dans laquelle on veut les pousser, les reclure, les mettre au ban. C’est ça qui est magique avec l’écriture d’un livre, qui soulève des sujets politiques. C’est qu’il continue de m’aider à me construire politiquement. »

Entre Paname et sa banlieue : un quartier, un parking, une friche, des toits, une dalle. Des coffres de voitures, chaises de camping, selles de motocross et rebords de fenêtres, pour se poser et observer le monde en train de se faire et de se défaire. Une pyramide, comme point de repère, au beau milieu de tout ça.

Astor, Chérif, Issa, Demba, Nil et les autres se connaissent depuis toujours et partagent tout, petites aventures comme grands barbecues, en passant par le harcèlement policier qu’ils subissent quotidiennement.

Un soir d’été, en marge d’une énième interpellation, l’un d’entre eux se fait abattre. Une goutte, un océan, de trop. Le soulèvement se prépare, méthodique, inattendu. Collectif.

    Diaty Diallo a grandi entre les Yvelines et la Seine-Saint-Denis, où elle continue d’habiter aujourd’hui. Elle pratique depuis l’adolescence différentes formes d’écriture : de la tenue journalière d’un Skyblog à quinze ans à la rédaction d’un livre aujourd’hui, en passant par la création de fanzines et la composition de dizaines de chansons. Deux secondes d’air qui brûle est son premier roman.

https://www.seuil.com/ouvrage/deux-secondes-d-air-qui-brule-diaty-diallo/9782021507584

   

1 commentaire
  1. Bravo à tous les 2 pour ce bel entretien.
    J’ai dévoré le livre, et si son écriture m’a perturbé au départ (dialogues sans guillemets), ensuite j’ai eu le sentiment d’en percevoir le rythme, de l’assimiler.
    Très bonne idée d’avoir joint la playlist.

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