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Dans l’enfer de Calais avec Louis Witter

Photo-journaliste indépendant, Louis Witter documente inlassablement l’exil, le froid, les tentes, et les couteaux qui les déchirent ; la police, et l’armée qui fait des parades dans les camps des réfugiés — jusqu’à s’embourber. Le reporter au talent fou, qui a travaillé en Irak, à Sivens, au Kurdistan, était le jeudi 13 janvier 2022 Au Poste pour nous dire ce qu’il voit que nous refusons de voir.

Après avoir parcouru le monde avec son appareil photo (Ukraine, Liban, Irak, Colombie, et Maroc) Louis Witter, auparavant pion dans un lycée, s’est installé à Calais, pour le magazine ASH – Actualités sociales hebdomadaires. Cette ville du nord de la France, est connue depuis le début des années 2000 pour sa « jungle » (le plus gros bidonville de France en 2016). Aujourd’hui, les campements ne ressemblent plus à ça, ce terme qui au départ était celui de la population afghane pour décrire le paysage et la végétation (mélange de dunes et de buissons), a été repris par les médias, et peu à peu détourné de son sens premier pour dépeindre une situation et les êtres humains qui y survivent. Comme les mots sont importants (pour reprendre Pierre Tevanian), Louis Witter préfére utiliser le terme « personne exilée » pour désigner les habitants de ces campements, plutôt que « migrant », terme stigmatisant et déshumanisant, et qui s’inscrit dans une politique du chiffre, là où le terme « réfugié » est un statut reconnaissant le droit d’asile.

Calais, c’est quand même une ville qui ressemble à une petite forteresse, avec des caméras partout, des barbelés partout, des murs partout, des grillages partout, et des policiers partout.

Les personnes exilées, on les accueille avec des masques, des gants, des armes et des barrières. Les expulsions sont quotidiennes (tous les deux jours environs). On a tendance à sous-estimer les violences policières, c’est à dire qu’elles ont très peu de possibilités de saisir la justice, que ce soit au niveau de l’IGPN, ou de porter plainte. Bien qu’ils y aient des associations exceptionnelles comme la Cabane Juridique ou Human Rights Observer.

Louis Witter

Malgré la gravité du sujet, une causerie conviviale débute entre David Dufresne et Louis Witter.

Le reporter revient sur les raisons qui l’on conduit à larguer les amarres à Calais : « Fin 2020, début 2021, après quelques années à faire des allers-retours sur place pour voir comment la situation évoluait. J’ai décidé de travailler en binôme avec un camarade, moi à la photo, lui à l’écrit. Après avoir constaté que les expulsions recommençaient tous les deux jours ; La violence d’état était devenue une routine. L’objectif, c’était de couvrir pendant 1 an la situation sur place, rencontrer les gens, les connaître. D’être plus dans la profondeur et dans la durée. Là où les journalistes d’autres médias ne prennent plus le temps de faire ce travail. En atteste ce témoignage qu’il a recueilli d’un journaliste d’une chaine d’info en continu : il m’a dit « je suis là deux jours, on va pouvoir faire un long format. »

Louis Witter, qui était arrivé avec des a priori (« Calais est une ville de droite qui ne veut pas accueillir les migrants, et qui en a marre. »), a découvert : qu’« il y a des solidarités exceptionnelles dans cette ville. » Il fait un rapide rappel historique de cet endroit, point de passage depuis 1995 pour rallier l’Angleterre (au début des Kosovars). Parce que dans ce pays, il y a des facilités pour le travail lorsqu’on a pas de papiers, il n’y a pas de contrôle d’identité dans la rue et ces personnes rejoignent là bas des amis, des proches, ou de la famille. Aujourd’hui, ce sont en majorité des Kurdes, des Soudanais, des Erythréens, et des Vietnamiens. Pour la plupart, ce sont des personnes qui veulent traverser d’elles-mêmes, mais d’autres tentent leur chance en bateau. » Depuis le Brexit, le reporter ne constate pas trop de changement.

Pour preuve, la photo avec un homme brandissant le drapeau Union Jack du Royaume-Uni, dans ce qu’on appelait « la jungle de Calais » (un lieu de vie “en dur” pour dix mille personnes, avec sept quartiers, une église, une mosquée, une école, un bar, et même une boîte de nuit). C’était le 16 octobre 2016, lors d’une manifestation de personnes exilées, pour demander le respect de leurs droits et l’ouverture d’une route vers le Royaume-Uni. Louis Witter : « dans la dernière ligne droite de leur parcours, la France n’est pas un but, ils n’ont pas du tout envie de rester en France, surtout s’ils sont anglophones. Sachant que la distance n’est que de 33 km. »

La chasse aux sans papiers, elle est commune à pas mal de pays, on voyait la même chose en Hongrie en 2015.

Louis Witter

Le photoreporteur nous raconte comment se déroulent les expulsions : « Fin novembre, sur le camp appelé “hall Lidl”, en mémoire à un Lidl construit sur ce terrain vague auparavant,  qui n’existe plus depuis, les associations ont organisé un petit déjeuner pour stopper les expulsions. Les gendarmes ont poussé et des CRS sont venus en renfort, pour finalement faire demi tour. Mais le lendemain, les forces de l’ordre sont revenues et ont tout pris. Dans ce cas, elles confisquent ou détruisent les tentes, avec les sociétés de nettoyage qui les accompagnent. 

Le reporter décrit l’intervention de ces dernières à partir d’une image : « Ce monsieur est un nettoyeur d’une société de nettoyage mandatée par la préfecture du Nord, pour procéder à la destruction des tentes lors des expulsions de campements. J’ai discuté avec un intérimaire qui m’a dit avoir refusé de faire ce boulot. Il s’est fait un peu avoir parce qu’on lui a dit la veille : “on a une mission pour toi, c’est du nettoyage industriel” et le lendemain matin, il découvre la combinaison et la méthode. Il a refusé. »

Dans ce cadre, exercer son métier de journaliste est complexe : « pendant toute la matinée, on était un peu chassés par les policiers en dehors du périmètre de sécurité. On sentait qu’il fallait pas trop faire d’images. C’est pour ça que nous  sommes allés au Conseil d’État, parce qu’on nous empêchait de couvrir cette expulsion. Une opération de police, quand elle a lieu sur la voie publique, comme c’est le cas ici, il n’y a pas d’encadrement législatif, tu peux photographier des humains. Cela me paraît nécessaire de pouvoir documenter ce qui se passe. C’est une décision prise par l’état. »

Cette image ravive un souvenir chez David Dufresne : « cette photo m’a rappelé 1996, à l’époque je travaillais pour Libération. J’étais à l’Église Saint Bernard de la Chapelle car j’y dormais et je tenais une chronique quotidienne avec Dominique Simonnot (actuellement contrôleuse générale des lieux de privation de liberté). Le jour où les CRS défoncent la porte de l’église à coups de hache, ça va être le point de départ d’une mobilisation incroyable. Il va y avoir des manifestations sauvages. Tout d’un coup, cette hache est une traduction physique d’un harcèlement assez peu visible en réalité. »

Que vous disent les migrants sur leur parcours qui pourrait échapper à votre objectif ?

Nat_la_Gitane | dans le tchat

Le reporter nous explique que la photo et le texte, bien que nécessaires pour documenter la situation des personnes exilées, ne rendent pas totalement compte de la réalité vécue en négatif : « il y a plein de choses que les photos racontent pas. Ce sont les conditions de vie. Là, on est en hiver à -3/-4 degrés, on ne ressent pas le froid sur les images, on ne sent pas l’odeur de la fumée, du bois qui brûle pour se chauffer ou pour faire cuire sa gamelle. Il y a plein de choses qu’on ne voit pas. Une photo, c’est un trentième de seconde au plus bas. L’attente, quand ça fait six mois que tu es à Calais pour tenter la traversée, après des mois d’errance au Maroc, en Libye, et Turquie, on peut difficilement la retranscrire. C’est pour cela que cette année, on essaye de raconter ça aussi par écrit, pour essayer d’être le plus complet possible, et le magazine des Actualités sociales hebdomadaires sert cette cause. »

David Dufresne : Des migrants refusent-ils d’être photographiés de peur d’être repérés ou par rapport à leur exil ?

Louis Witter : « Très souvent, ils ont une appréhension de l’appareil photo. Les personnes au début de leur parcours migratoire placent parfois beaucoup d’espoir dans la presse et les journalistes. Dans les camps de réfugiés, en Irak, ils ont envie de parler de leur situation, ils racontent, ils se racontent et ils témoignent. Mais quand on est dans les 33 derniers kilomètres qui va les rapprocher de l’Angleterre, des journalistes, ils en ont déjà rencontrés en Grèce, en Italie, en Libye. Puis, cela comporte des risques, on sait que le Royaume-Uni commence à faire appel à la reconnaissance faciale pour savoir si les personnes étaient en France avant. Sur les lieux de vie en général, le consentement des personnes importe beaucoup, particulièrement dans un contexte de soin : un moment un peu intime comme une consultation médicale. Vu que Calais est un centre d’attention médiatique, il y a de temps en temps, un retour des bénévoles et des personnes exilées sur le non respect par des journalistes de cette question-là. »

Nous faisons le point sur la situation actuelle : « Depuis 2006, Nicolas Sarkozy a fait signer à la France les accords du Touquet, qui déplacent la frontière britannique à Calais, donc la France est payée en grande partie par la Grande Bretagne pour gérer ses frontières extérieures et sa frontière terrestre. Le nombre des traversées en bateau a explosé en 2021 avec 28 000 passages, alors qu’en 2020, on en comptait 8000. Le ministre de l’Intérieur est venu faire de la communication deux fois depuis août. Ça a tendance à s’aggraver, on constate une accentuation de la répression, des violences policières et du harcèlement. Puis il y a un conglomérat d’extrême droite du Nord et de Paris (Sauvons Calais, un groupe anti-migrants), qui instrumentalise la situation en utilisant les faits divers. »

Louis Witter parle de ses rapports avec les forces de l’ordre : « d’une manière générale c’est assez compliqué, ça dépend vraiment des jours et des personnes. Au fur et à mesure des semaines, ils deviennent de plus en plus tendus et c’est de plus en plus compliqué de bosser avec eux. Par exemple, c’est devenu impossible de faire des images, ce qui complique le travail d’information. Alors que la seule présence d’un regard extérieur lors des expulsions les poussent à la modération. Que se soit des journalistes ou des observateurs d’associations qui suivent ces expulsions quotidiennement. Les expulsions ont lieu tous les 2 jours ; de le montrer sur Twitter, je trouve cela super utile. Comme cette scène où l’on voit des militaires en mission Vigipirate, aidés par des personnes exilées en train d’essayer de sortir leur 4×4 de la boue, après avoir paradé en faisant des drifts dans un camp. »

Malgré tout, les associations continuent leur travail en dépit des entraves : « Utopia 56, pendant les 2/3 confinements successifs, ils ont pris près de 100 amendes de 135 euros pour non-respect des consignes. La cabane juridique ou Human Rights Observer, leur messages c’est de dire : si des policiers sont arrivés hier soir, qu’il t’ont cassé la gueule, éteint ton feu ou gazé ta nourriture, ce n’est pas normal, même si tu n’as pas de papiers. Tu as le droit de te présenter dans un commissariat et dire, je veux porter plainte. Et on sera là pour t’aider. »

C’est fascinant le biais cognitif des journalistes « de gauche ». Quand parlez-vous des violences commises par les migrants à l’encontre des chauffeurs routiers ? Et de la population du Calais ?

Pouletalpin | dans le tchat

Louis Witter  reconnait qu’un chauffeur a été agressé récemment, quand des personnes essayaient de monter dans son camion, mais selon lui, cela relève du fait divers. A Calais, il n’y a pas de problème particulier surtout au centre ville. Il en profite pour rappeler : si on maintient ces personnes dans cette précarité au quotidien, ça ne peut pousser qu’a des drames, c’est aussi une responsabilité commune. »

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