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Comment survivre aux violences policières?

En 2012, Farid El Yamni perdait son frère, mort après une violente opération de police. En 2013, la mère de Makan Kebe est éborgnée, par un tir de flash-ball. Depuis, le frère et le fils se battent pour faire jaillir la vérité. Parmi leurs armes : l’écriture. Deux histoires terribles, deux livres puissants. Farid El Yamni et Makan Kebe sont venus nous raconter leur vie et leur combat.

Dans son ouvrage, co-écrit avec Amanda Jaquel, Makan livre le récit intime de son combat, où percent ses analyses de la machine judiciaro-policière. Chez Farid, il s’agit d’un livre d’interventions : 10 ans de discours, de cheminement. Chez l’un comme chez l’autre, on retrouve la même exigence de dignité et de justice. Leurs trajectoires se rejoignent à de multiples reprises : les rencontres avec les comités de défense, avec la presse, et bien sûr avec la justice. Makan raconte par le menu les interrogatoires glacés à la police des polices. Farid, qui y revient souvent, accuse experts et IGPN d’« impostures ». #AuPoste, l’un et l’autre se sont livrés tels qu’ils sont, avec beaucoup de classe : colère rentrée chez Makan, partagée chez Farid. Les deux ont évoqué leur travail de mémoire et d’écriture. L’émission s’est tenue en direct depuis la salle de projection du cinéma Artus à Huelgoat, que l’on remercie.

« Arrête-toi !»

Makan Kebe fête ses 20 ans le 25 juin 2013 à Villemomble, en Seine-Saint-Denis. Les policiers le confondent avec quelqu’un d’autre et l’interpellent. Il ne comprend pas ce qui se passe. Son frère descend, reçoit des coups et est atteint d’un tir de LBD non réglementaire au niveau du visage. Sa mère descend à son tour, Makan Kebe est déjà interpellé. Il reste 72 heures en garde à vue au commissariat sans savoir ce qui lui est reproché tant les versions policières changent. Il apprend que sa mère est gravement blessée et hospitalisée en sortant du commissariat, lorsqu’il allume son téléphone, via la presse d’abord. Il apprend ensuite qu’un de ses voisins a tout filmé, et découvre dans la vidéo que sa mère a reçu un projectile, dont la nature n’est pas clairement établie jusqu’au procès. Il s’agit en fait d’un éclat de grenade de désencerclement. Makan Kebe est alors persuadé que sa mère obtiendra justice. 

L’idée d’écrire ce qu’il ressent le gagne rapidement, quand, quelques jours plus tard, M6 vient interviewer sa famille. Il constate pas mal d’informations contradictoires tourner, il lit les commentaires. Beaucoup de choses à assimiler, ce qui le pousse à se réapproprier le récit des événements. Une forme de thérapie, aussi: co-écrire avec Amanda Jacquel va lui permettre d’extérioriser. 

Tous ces mois d’écriture ont été plus utiles que deux ou trois ans de traitement contre les angoisses, contre le stress.

Makan Kebe
« Wissam Vérité »

Est-il pénible d’avoir à raconter sans cesse cette même histoire traumatique? El Yamni reconnait une frustration à convaincre sans cesse un public sans percevoir de changement sur le long terme. Pour autant il juge nécessaire cet exercice de répétition. Une nouvelle fois, il raconte:

Jour de l’an 2012, Clermont Ferrand. Farid El Yamni reçoit un appel téléphonique confus de son beau frère. Il finit par comprendre que son frère, Wissam, est dans le coma. Arrivé à l’hôpital Giscard d’Estaing, Farid El Yamni remarque les traces de coup sur son visage. On lui dit que son frère a été amené par la police. Sa première réaction est de se dire : « Heureusement qu’il y avait les policiers. Les policiers lui ont sauvé la vie. »

Il se rend au commissariat, à côté de l’hôpital. On lui dit de revenir le lendemain. Il va au quartier. On lui dit que son frère s’est fait tabasser par les policiers. Il ne réalise toujours pas, pense que les témoins essaient de protéger les agresseurs. Il retourne au commissariat. Il est très mal accueilli. Petit à petit, il comprend que son frère aurait jeté une pierre sur une voiture de police et que les policiers ont décidé de se venger. L’histoire semble simple. Mais aujourd’hui encore, elle est bien plus compliquée.

Les experts vont produire des fausses preuves affirmant que Wissam El Yamni est mort d’une mauvaise technique, d’un problème cardiaque, qu’il a consommé de la drogue, que les marques au cou sont de simples frottements de vêtements. Toutes ces expertises visant à dédouaner les policiers seront démontées par des contre-expertises demandées par la famille. Il n’y a pas d’enquête, que des synthèses, qui occultent toujours ce qui s’est passé dans le commissariat. 

Les faits sont pourtant simples : trois témoins racontent que Wissam El Yamni a été torturé dans le commissariat. Des policiers affirment qu’il était conscient en entrant au commissariat. Il en est sorti dans le coma. Farid El Yamni veut raconter son histoire pour expliquer aux familles ce qui peut leur arriver dans pareille situation.

Les experts Judiciaires

Dans le cas de Makan Kebe, on a la vidéo. Dans celui de Farid El Yamni, seulement les expertises. Selon Farid El Yamni: aux oreilles du juge, la parole des experts judiciaires (cardiologie, toxicologie) est d’évangile. Difficile à contredire. Même quand les contre-expertises se multiplient… Selon lui, de simples lectures ont pu les démonter tant elles étaient mal ficelés. Il suffirait que, dans ces affaires, ces rapports soient contrôlés par des pairs indépendants, extérieurs au milieu judiciaire. 

L’IGPN et les fausses expertises sont les deux mamelles de l’impunité policière

Farid El Yamni

À l’IGPN, Makan Kebe fait face à une policière sans expression, qu’il croirait sortie du Musée Grévin. Lors de l’interrogatoire, elle écoutait attentivement, dans le but d’y trouver des contradictions. Pourtant c’est au sein des conclusions de l’IGPN que l’on en trouve le plus. Une enquête de l’IGPN est très sévère sur les agissements policiers et l’autre, non. Au procès, deux policières, l’une de l’IGPN, l’autre de l’IGS, se contredisent. Dans les moments clés en revanche, Makan Kebe remarque que les policiers savent s’organiser pour tenir la même version, comme dans le cas de la vidéo qui montre l’irrégularité du lancer de la grenade de désencerclement. Ils prétendent qu’elle est montée. Alors que chacun voit clairement que la grenade est lancée à mi-hauteur, et ne roule pas au sol comme le stipule le règlement, les experts, couvrant les policiers, affirment qu’ils ne voient pas l’irrégularité pourtant manifeste.

La Police des Polices jauge la limite de l’acceptable pour l’opinion publique et lâche du lest de temps en temps pour faire illusion si la limite est atteinte

Farid El Yamni

Pour Farid El Yamni, le rôle institutionnel de l’IGPN serait de donner une illusion d’état de droit à la population, en préservant au mieux l’image de la police. À cet argument, certains sont tentés de répondre qu’il existe des agents qui font bien leur travail, qui sont honnêtes : #notallcops. Mais là n’est pas le problème, juge Farid El Yamni. S’il y a la possibilité formelle de tricher dans un service tel que l’IGPN, la conclusion devrait être : il vaut mieux se passer de ce service. 

Les vautours de la presse et les autres

Dans le cas de Makan Kebe, les premières images sont données à M6, qui fait du bon travail. Puis les Inrocks, qui font une couverture qui l’ulcère, bien que le dossier à l’intérieur soit correct.

Makan Kebe est devenu ami avec certains journalistes mais garde une réserve face au traitement médiatique de ces affaires, globalement aléatoire. Il exprime la difficulté à lire dans la presse les différents récits qui sont faits sur la vie de sa famille, les épreuves qu’ils ont traversées, et évoque comment cela joue sur leurs relations au sein de la famille. Cela l’a motivé à tout reposer à plat et raconter de son point de vue qui ils sont, comment ils ont vécu ce moment, comment ils sont tombés, et se sont relevés.

Farid El Yamni est plus sévère. Pour lui, il y a les journalistes de confiance et les vautours. Beaucoup de journalistes, entre les deux, pensent être objectifs mais ne disent pas la vérité. Il livre des exemples qui l’agacent : quand un procureur dit un mensonge que les journalistes savent être un mensonge, ils le relaient, et n’osent contredire le magistrat. Lorsqu’une expertise mensongère arrive, ils la relaient. Comme si, pour eux, la vérité se situait forcément entre deux paroles, mais non, s’insurge-t-il : « Il y a des gens qui mentent et d’autres qui ne mentent pas. »

Farid El Yamni pointe l’inégalité de traitement face à une institution toute puissante: la parole des victimes ou de leurs proches est constamment remise en cause. Il rappelle un procédé classique: on va chercher à salir la victime en allant fouiller dans son passé d’éventuels méfaits antérieurs, voire en inventer pour les plus malhonnêtes. Et quand c’est le policier, qui a commis une erreur, elle est toujours minimisée, parfois excusée.

Pour lutter contre ce pastiche d’objectivité que beaucoup entretiennent sans s’en rendre compte, Farid El Yamni adopte une stratégie. Plutôt que de dire simplement ce qu’il pense, il explique aux journalistes pourquoi il pense ce qu’il pense, afin que sa parole ne soit pas retransmise comme un simple témoignage mais véhicule les éléments factuels que les journalistes pourront relayer directement.

Les rassemblements contre les violences policières

Au sein des rassemblements Farid El Yamni est désolé de voir que réformistes et révolutionnaires se tirer dans les pattes. Pour lui, les deux ont besoin l’un de l’autre. Le révolutionnaire a besoin que le réformiste aille jusqu’où sa logique ne marche plus, pour montrer à la population qu’il faut désormais faire la révolution. Le réformiste a besoin du révolutionnaire, pour éviter de sombrer dans la compromission avant d’y arriver.

Makan Kebe se veut optimiste sur les avancées obtenues par ces manifestations. Il a vu des avancées sur les droits des femmes, l’égalité des salaires ou la reconnaissances de certaines violences. Même s’il concède que certaines avancées, réformes ou révolutions, ont été obtenues par la violence, il prône la non violence. Il ne souhaite pas encourager l’advenue d’actes aussi terribles que celui qu’a vécu son frère.

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