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Olivier Mannoni #AuPoste

Comment le fascisme inonde notre langue

Auteur de la retentissante retraduction de «Mein Kampf», le traducteur germaniste Olivier Mannoni arrive au Poste avec un nouveau bouquin : «Coulée brune – Comment le fascisme inonde notre langue » (Éditions Héloïse d’Ormesson). Il décrypte pour nous les dérives du langage, où conspirationnisme et extrême droite s’entremêlent.

Le live commence dans la précipitation, alors qu’un millier de « raideurs » débarque sur la chaîne. Olivier Mannoni guette le tchat devant lui. S’il arrive en fin connaisseur d’Hitler, c’est l’amoureux des mots et de la langue qui parle. Il évoque la destruction du langage, qui amène à la destruction du dialogue et précipite l’arrivée du fascisme.

Hier, Christine Kelly, sur CNews, a fait une émission qu’elle a conclue par le Chant des partisans. C’est exactement ce que j’essaie d’analyser: la manière dont une chaîne proche de l’extrême droite arrive à récupérer un chant de lutte contre celle-ci, sans aucune espèce de honte, avec au contraire une espèce de fierté, en disant finalement: « c’est nous qui résistons ».
Olivier Mannoni

Cette destruction du langage n’est pas nouvelle. Le germaniste la compare avec ce qu’il connaît de mieux : Hitler a écrit Mein Kampf alors qu’il était en prison et qu’il voulait se racheter une stature politique. C’était raté. « C’était très mal écrit, au point que quand le livre est sorti, les gens se sont fichus de lui. Ils ont dit, comme avec Trump : un imbécile pareil n’arrivera jamais au pouvoir ».

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«On ne peut plus rien dire»

Pour Olivier Mannoni, on ne peut appréhender ce qu’il s’est passé en Allemagne et ce qui se déroule chez nous aujourd’hui sans comprendre ce qui vient avant le parti nazi : la Révolution conservatrice. Un mouvement d’intellectuels connus, dont l’objectif est de faire sauter les tabous du langage et de la morale les uns après les autres.

Ce qui était impensable devient possible : on a le droit de dire que les Juifs gouvernent […] On a le droit de dire qu’il faut combattre ses ennemis par tous les moyens. Ce mouvement va profondément changer la réalité politique et intellectuelle de l’Allemagne.
Olivier Mannoni

Il constate dans les années 1980 un groupe qui abat le même travail en France : le GRECE. Ces personnes vont participer à installer le fameux « on ne peut plus rien dire ». En travaillant à réhabiliter dans l’espace public des termes proscrits depuis 1945, ils vont, pour Olivier Mannoni, réintroduire l’idéologie d’extrême droite « non à coups de marteau, mais à coups de banalisation ».

Ce mouvement a des relais politiques, notamment Jean-Marie Le Pen. Il va, provocation après provocation, utiliser le «four crématoire», le «détail», pour que finalement les gens se disent : « Après tout, est-ce que c’était si important que ça les chambres à gaz ? » C’est un travail de sape des idées, mais surtout, du langage.
Olivier Mannoni

«Ni droite, ni gauche»

L’analyse de Mannoni le porte aux distorsions que subissent les mots aujourd’hui. Pour lui, « la situation actuelle, c’est une situation où, précisément, les mots n’ont plus aucun sens ». Il évoque les élections et les justifications du nouveau gouvernement pour justifier sa légitimité : « La dégradation du langage politique a largement contribué à l’impasse dans laquelle on se trouve aujourd’hui en France et ailleurs ». Pour lui, la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy marque un tournant.

Je voudrais leur dire qu’on a reçu le coup de pied au derrière mais que ce n’est pas parce que vous voulez renverser la table que vous descendez de la voiture dont vous vous abstenez de choisir le chauffeur.
Nicolas Sarkozy lors d’un meeting à Limoges, 2015
Retrouvée par le tchat


La technique Sarkozy, c’est ce qu’Olivier Mannoni appelle la « triangulation » : réutiliser les mots et les idées de l’extrême droite comme de la gauche en les sortant de leur contexte pour les dénaturer et finalement se les réapproprier. En poursuivant cette trajectoire, « on arrive à ce fameux « ni gauche, ni droite » d’Emmanuel Macron », conclut-il.

C’est une manière de détruire le langage politique. Si vous dites que tout est égal, on peut piquer à droite, à gauche et faire un mélange, il n’y a plus de choix. Il y a cette espèce de bouillie de langage politique que l’on a en ce moment.
Olivier Mannoni

Le champ politique n’est pas le seul concerné. Olivier Mannoni, qui rappelle ne pas vouloir s’attaquer à la presse en général, ne s’en prive pas pour une «certaine presse», dominante. Dans son livre, il a recueilli à ce propos quelques perles. Sollicité, il l’attrape pour nous en lire un passage :

Le plus important, explique la journaliste Léa Salamé dans l’émission Small Talk du média Konbini en 2023, « […] Peu importe la question, peu importe la réponse, il faut qu’il y ait un moment. Mon obsession, ce n’est pas d’aller chercher la vérité, c’est qu’il y ait un moment et que l’auditeur soit surpris ».
Olivier Mannoni, dans son ouvrage Coulée brune

L’auteur critique la recherche de la seule indignation, de l’émotion dénuée du reste : « C’est extrêmement dangereux, si la presse se transforme en ça, on est tous fichus. » Au final, un tel abandon des mots ne pourra qu’aller dans le sens de l’extrême droite et des conspirationnistes avec lesquels elle est liée. La confusion ôte aux personnes leur capacité d’interrogation et donc d’obtenir de vraies réponses. À partir de là, pour l’extrême droite et son récit du réel, le champ est libre.

Trois questions clés

Quel est le précédent livre d’Olivier Mannoni ?

Olivier Mannoni a traduit plusieurs livres sur l’extrême droite, en particulier le nazisme. Il s’attache dans son ouvrage Traduire Hitler (Editions Héloïse D’Ormesson), à raconter ses confrontations textuelles et intellectuelles pendant sa retraduction de Mein Kampf entouré d’historiens.

Qu’est-ce que le GRECE ?

C’est l’acronyme du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne. Le GRECE est un groupe de pensée fondé par des militants d’extrême droite dont le but premier est la propagation des idées d’extrême droite sur le plan culturel, dépassant le champ purement politique.

Qu’est-ce que l’affaire du «détail de l’histoire» ?

C’est une polémique engendrée en 1987 par Jean-Marie Le Pen, suite à une de ses déclarations pour laquelle il sera condamné. Selon lui, les chambres à gaz « sont un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ».

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