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Banlieue: un décor de cartes postales avec Renaud Epstein

Depuis des années, Renaud Epstein, sociologue-collectionneur, accumule les cartes postales des Grands Ensembles des 30 Glorieuses. Vestiges d’antan, loin des stéréotypes-d’aujourd’hui, ces photos (jaunies, noires et blanches, kodachromes, c’est selon) racontent le temps passé, et les promesses d’hier. Au recto, un bâti divers et bigarré. Au verso, un aperçu des habitants par eux-mêmes. Après des années à nourrir son fil Twitter, Epstein, prof à Science Po Saint Germain en Laye, en a tiré un livre : « On est bien arrivés » (Le Nouvel Attila). Beau et singulièrement politique.

Renaud Epstein est un sociologue spécialiste de l’action publique menée en direction des banlieues. À l’occasion d’une visite à Roubaix en 1994, il tombe sur une carte postale vieillie représentant le lieu où il se trouve, vision fraîche et sublimée d’un lieu qui affiche les stigmates du changement de regard que la société française lui porte. S’en suit une accumulation frénétique, au fil de ses terrains d’investigation, de milliers de cartes postales qui tissent toutes ensemble une histoire de l’après-guerre racontée par ses habitants. Il partagera ses cartes via Twitter, puis des expositions, et désormais dans l’ouvrage « On est bien arrivés ».

L’objectif du livre, c’est de casser une représentation uniforme, stéréotypée des grands ensembles et donner à voir l’extrême diversité de ces quartiers.

Renaud Epstein

Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, le besoin de logements est immense. Construire vite, construire beaucoup, construire efficacement : les « grands ensembles » fleurissent dans tous le pays. Architectes, aménageurs et élus pensent et produisent « la ville du futur ». De décennie en décennie, les grands ensembles qui sont alors vendus et considérés comme des logements plutôt cossus, se dégradent, se dévaluent, se vident de celles et ceux qui parviennent à accéder à la propriété pavillonaire massivement soutenue. L’absence de mixité sociale crée les conditions d’une stigmatisation de ce type d’habitat par le reste du pays, nourrissant les politiques urbaines de sous-investissement et de destruction-reconstruction aux effets de prophéties auto-réalisatrices. Ils deviennent les « banlieues que l’on ne saurait voir », pour reprendre les mots de Claude Dilain, ancien maire de Clichy-sous-Bois.

Artificiellement bleutées, jaunies avec le temps, les cartes postales sont pour nous le témoin d’un passé bien différent, le rappel que la désillusion des banlieues n’était pas inévitable. Outils inattendus de communication autour de la « grande oeuvre » de transformation de la France, elles sont symboliques de l’espoir collectif placé en la modernité.

Les gens les achetaient et les envoyaient. Ils étaient fiers de leurs quartiers, ils les donnaient à voir. Ces cartes ont contribué à faire entrer l’image de cette transformation sociale et urbaine dans tous les foyers d’une France encore beaucoup rurale.

Renaud Epstein

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