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Annie Chemla, après des études de philosophie puis de logique, syndicaliste et féministe, a été membre du MLF et surtout du Mlac (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception).

Annie Chemla et les années MLAC : récit d’une lutte oubliée

Convoquer la presse pour assister à un avortement, au beau milieu d’un service de gynécologie, organiser des départs de cars aux Pays-Bas, apprendre à s’avorter entre profanes, à se poser des stérilets, à observer son col de l’utérus, à reconnaitre une MST, conquérir l’accouchement sans douleur, généraliser la pratique d’avortement par aspiration, dite méthode Karman…. Voici ce qu’a été le MLAC, le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception, fondé le 8 avril 1973, il y a presque 50 ans.

À 76 ans, Annie Chemla livre un témoignage précieux sur ses années au MLAC, avant le vote historique de la Loi Veil… et même après. Si l’histoire a retenu Gisèle Halimi et Simone Veil, elle a oublié ce qu’il y a eu entre elles : un mouvement d’une rare intensité, bouillonnant d’inventivité militante, où des milliers de personnes s’engagent dans une pratique illégale avec pour objectif sa légalisation, mais aussi sa démédicalisation, c’est-à-dire la restitution aux femmes, de leur pouvoir sur leur corps et sur leur santé. En venant en aide à des milliers de femmes de façon revendiquée, le MLAC a fait exister si fort le scandale que le gouvernement, piégé, n’a eu d’autre choix que de voter la loi Veil.

Dans “Nous l’avons fait. Récit d’une libération féministe” (Editions du Détour), Annie Chemla nous convie à ce moment de sororité exceptionnel, à cette effervescence puissante et joyeuse du “faire soi-même et ensemble”. Est-ce que le droit garanti, effectif et égal des femmes à l’IVG pour lequel ont lutté nos aïeules au MLAC est atteint avec la constitutionnalisation ?

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La causerie en quelques mots

Il est des rencontres dont on sait qu’elles vous habiteront pour toujours. Celle de Pauline et d’Annie au premier jour du printemps 2024 est de celles-ci.

Ce matin là, Annie Chemla, ancienne militante du Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC),  est venue à Césure, sur l’ancien site universitaire de Censier, dans les locaux d’Au Poste. Elle y raconte avec une énergie impressionnante ses jeunes années passées à lutter pour faire advenir ce que nous considérons désormais comme un acquis : le droit à l’avortement en France. 

Ce ne serait donc qu’une histoire appartenant au passé ? Non ! En 2022, 234.300 femmes ont eu recours à une interruption volontaire de grossesse (IVG) en France. Et au cours de sa vie, une française sur trois avorte. Le sujet concerne donc toujours chacun.e d’entre nous : nous-mêmes, nos parents, nos conjoints, nos sœurs, nos frères, nos filles, nos fils, leurs ami.e.s. Il demeure donc essentiel de nous approprier nos droits actuels et l’histoire qui a permis de les créer.

Annie nous en confie le récit dans Nous l’avons fait : Récit d’une libération féministe (Editions du détour, 2024). Quand cet acte médical était réalisé clandestinement car considéré comme illégal, le bouche-à-oreille constituait une véritable planche de salut pour espérer parvenir à trouver une “faiseuse d’anges” ou un “médecin marron” à temps. 

Pendant les deux heures d’interview, on refait le chemin ayant permis d’ouvrir la voie  à la loi Veil du 17 janvier 1975 légalisant l’avortement en France. Pour cela, il a fallu, en amont, rendre public ces histoires toujours tues par le passé. Il a fallu que des femmes, célèbres et anonymes, ayant eu recours à l’avortement, signent une tribune dans la presse pour dire qu’elles avaient eu à faire ce choix par le passé. Parmi les signataires, on retrouve Marguerite Duras, Agnès Varda, Françoise Sagan, Jeanne Moreau, Gisèle Halimi et Catherine Deneuve. Ce fût le manifeste des 343, paru dans le Nouvel Observateur, le 5 avril 1971. Deux ans plus tard, 331 médecins ont eu le courage de déclarer publiquement avoir aidé des femmes à avorter. Ce faisant, ils affirmaient avoir décidé de pratiquer dans l’illégalité ; mais, surtout, l’absurdité de la Loi. Ce fût le manifeste des 331 médecins paru le 3 février 1973 dans le Nouvel Observateur.

Il aura encore fallu lutter, après l’adoption de la loi Veil en 1975. Car, au lendemain de ce vote historique, aucune infrastructure n’existe, très peu de médecins savent pratiquer cet acte. Aujourd’hui,  il reste, de ce saut dans l’inconnu, une chanson intitulée “Tout va très bien” qu’Annie Chemla réinterprète pendant l’interview et qui rappelle avec humour toutes les turpitudes auxquelles il fallait encore faire face une fois la loi changée. Ce chant réinterprété près de 50 ans plus tard restera sans doute le moment le plus émouvant de ce matin de printemps aupostien.

 Annie partage plus qu’une histoire : elle nous donne à voir des amitiés, des gestes, des outils, des livrets, des pratiques mais aussi des lieux (dont la place des fêtes à Paris où elle militait). Mais surtout, elle réaffirme la certitude que rien n’est jamais acquis.

Même la constitutionnalisation de l’avortement ne protège en réalité que très peu ce droit. Les symboles et les discours n’y ont rien changé, ce n’est qu’un petit pas. En effet, la loi constitutionnelle du 8 mars 2024 ne comporte qu’un seul article, modifiant l’article 34 de la Constitution et dispose que “La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse“. Or, ce renvoi à la Loi pour déterminer les conditions d’accès à l’avortement laisse la porte ouverte à d’éventuelles restrictions futures. Il suffirait qu’un parlement rétrograde décide que l’IVG n’est autorisé qu’en cas de risque avéré pour la survie de la mère pour que la plupart des femmes se trouvent à nouveau écartées de ce droit de disposer d’elles-mêmes. Et ceci, sans même que la Constitution ne change. 

Une amie d’Annie le lui avait d’ailleurs dit il y a bien longtemps : “Il ne faut pas perdre ce savoir, imaginez qu’on vive dans un pays fasciste, que le viol redevienne une arme contre les femmes militantes! Il est important d’être capables de nous avorter entre nous, si besoin. ” 

Dans les années 1970, les groupes de self-help permettaient aux femmes d’apprendre à prendre soin de leur santé gynécologique. Il s’agissait de reprendre le pouvoir sur son propre corps car même lorsque l’avortement devient légal, c’est encore aux médecins d’accepter et de décider s’il doit ou non être pratiqué. Le MLAC souhaitait que les femmes reprennent le contrôle sur cette pratique pour permettre sa pérennité. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un manuel de self-help en français intitulé Notre Corps, Nous-Mêmes (2020, éditions Hors d’atteinte) et les connaissances des militantes de la première heure. Dans une France constellée de déserts gynécologiques, cette connaissance constituait  un rempart contre l’abandon par les politiques publiques.

Il n’y a jamais de droits acquis pour les femmes, il n’y a que des droits conquis. Si l’on croit que c’est acquis, on risque de tout perdre.

Annie Chemla

Au MLAC de la place des fêtes à Paris, chaque IVG était assurée par une équipe de cinq militantes :

    1) une qui restait auprès de la femme avortante pour la rassurer

    2) une femme qui tenait la lampe pour pouvoir voir jusqu’au fond de l’utérus

    3) une qui passait le matériel

    4) une qui mettait en place l’aspiration en dilatant le col de l’utérus grâce aux bougies de Dalsace puis on  insérant la canule pour aspirer

    5) et la dernière qui pratiquait l’avortement

Parfois, les autres femmes venues avorter rassuraient celle dont c’était le tour. Le plus souvent l’acte était sans douleur et durait entre 15 et 20 minutes. Une fois l’IVG terminée, on buvait le thé et mangeait un morceau du gâteau que les patientes avaient apporté en remerciement. Puis, on se disait “au revoir”. Les militantes ne revoyaient leurs patientes qu’à la visite de contrôle, puis plus du tout par la suite. Chacune reprenant sa vie.

La première réalité dont il faut faire le constat, c’est que les femmes avortent, toujours et partout. Simplement, quand elles ont le droit de le faire et que ça se passe proprement, dans des hôpitaux ou autrement, elles n’en meurent pas. Et ailleurs, quand c’est interdit, elles avortent quand même et elles en meurent.

Annie Chemla
Et, maintenant?

Désormais, 80% des avortements sont médicamenteux car la majorité des médecins refusent de pratiquer des avortements instrumentaux. 130 centres d’IVG ont fermé en 15 ans selon le mouvement français du planning familial. Dans les départements les plus ruraux comme la Corrèze et la Creuse, une femme sur deux doit changer de département pour pouvoir avorter. Il existe encore des médecins qui empêchent tous les membres de leur service de pratiquer un avortement, alors que la loi le leur interdit. 

Selon l’INED, en 2011, « moins d’un tiers des pays permettent les interruptions volontaires de grossesse sans justification médicale, morale ou économique. […]En 2016, 68 pays interdisent encore totalement l’avortement. »

Quatre questions clés

Qui est Annie Chemla ?

Annie Chemla est l’autrice de “Nous l’avons fait. Récit d’une Libération Féministe” (Editions du Detour). Elle a été membre du MLAC de 1973 à 1979.

De quoi parle “Nous l’avons fait. Récit d’une Libération Féministe” ?

Le livre d’Annie Chemla, construit comme un journal de bord, raconte, mois par mois, les années de l’autrice au MLAC, entre 1973 et 1979. Il rassemble également les témoignages d’anciens membres et médecins.

Qu’est-ce que le MLAC ?

Le MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception) est un mouvement initié par des médecins du GIS (Groupe Information Santé), le MLF et l’association Choisir. Son but est la pratique illégale mais non clandestine d’avortements, afin de forcer le gouvernement à légaliser cet acte.

Que change la constitutionnalisation de l’IVG ?

La constitutionnalisation de l’IVG est un symbole fort en faveur de l’égalité hommes-femmes, rendant plus difficile la révocation de ce droit. Toutefois, elle ne garantit en rien l’effectivité de ce droit.

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