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Abrégé de littérature-molotov de Mačko Dràgàn [extraits]

Que peut la littérature ? Quelle place peut-elle avoir dans la construction de nos imaginaires subversifs ? Voilà les questions que se pose Mačko Dràgàn qui dans son « Abrégé de littérature-molotov » (sous-titré « ceci n’est pas un essai littéraire car je préfère le cinéma »), paru aux éditions terres de feu. Une histoire de ces écrits pop-subversifs aptes à nourrir nos luttes et à donner voix à l’humain comme au non-humain. « Il y a urgence, écrit-il, à désincarcérer nos imaginaires de la voiture capitaliste en flammes -et la regarder partir en cendre de l’extérieur, en dansant, et en l’irriguant de notre feu ».

« Un livre extrêmement référencé, inattendu, percutant et mal élevé, et vraiment très drôle ». Lauren Malka, Livre Hebdo.

« Sa traversée ne retient de l’histoire littéraire que les chercheurs d’or, les avant-gardes, autant d’expressions auxquelles Mačko Dràgàn tâche de rendre leur sens, leur nudité, luttant contre toutes les récupérations, y compris les plus occultes et les plus perverses. L’exercice est difficile mais il y parvient, armé d’un savoir que nul académisme ne ternit, animé par un anarchisme vrai et salutaire, puisant dans la SF, le cinéma, redorant le blason de l’imaginaire, si souvent oublié et méprisé (notamment en France) ». En Attendant Nadeau .

« Un essai jubilatoire d’histoire littéraire qui alterne entre skuds ou punchlines bien sentis et une érudition pédagogue. À découvrir ! » Place des libraires . « Je n’ai pas fait d’études littéraires, mais j’ai à peu près tout pigé (enfin je crois) donc je pense que ça passe pour à peu près tout le monde pourvu que vous soyez de gauche » Senscritique

Extraits choisis, avec l’aimable autorisation des Editions Terre de feu
Dessin original de couverture : Olivier Garraud
Conception graphique : Charlotte Vinouze

Postface : Ludivine Bantigny

Introduction. La littérature me dégoûte…

 « Nous n’avons rien à voir avec la littérature. Mais nous sommes très capables, au besoin, de nous en servir comme tout le monde. » Manifeste surréaliste [1].

Vieux-Nice. Un matin d’hiver ensoleillé, à l’aube. Café chaud et clope au bec, le chat sur les genoux [2], tandis que résonne la chanson I know de Fiona Apple, je pianote sur le clavier de mon ordinateur. Je me suis engagé auprès de mon éditeur à livrer un essai littéraire, quelle idée à la con. Il est 8 heures, et j’ai encore la gueule de bois de la veille en même temps qu’une fabuleuse montée d’angoisse de la page blanche.

Je me lève, faisant grogner la pelucheuse masse féline, et saisis un livre dans ma bibliothèque, mon vieil exemplaire de l’Abrégé d’histoire de la littérature portative d’Enrique Vila-Matas, où j’ai surligné : « Il sera question, dans les pages qui suivent, de personnes qui auront risqué gros, sinon leur vie, du moins la folie, pour réaliser des œuvres qui toutes ont bravé, d’une façon ou d’une autre, la corne, la menace du taureau. […] Des écrivains, turcs à force de tabac et de café, héros gratuits et délirants de cette bataille perdue d’avance qu’est la vie, amoureux de l’écriture à condition d’en faire la plus drôle, mais aussi la plus radicale des expériences ». Fameux programme, ouais. Car c’est ça aussi, c’est ça surtout, ou c’est ce que devrait être, la littérature : « la plus drôle et la plus radicale des expériences ».

Mais de la littérature, je dois dire que je n’en lis plus trop, pourtant. Pourquoi ? Sans doute car je ne trouve plus grand-chose à mon goût, notamment dans le domaine français, même chez ceux qui se réclament d’une espèce de subversion. Édouard Louis m’énerve, avec son écriture proprette et sa façon de considérer que ce sont les classes prépas, les grandes écoles et la haute culture bourgeoise qui sauveront le prolétariat bête et méchant de toutes ses tares[3]. Je respecte les œuvres de Damasio, le slameur des cocktails de la petite intelligentsia rouge parisienne qui vend ses stages littéraires au tarif de deux ou trois Smic, mais je trouve son style enflé et prétentieux, du genre Deleuze qui aurait bouffé du Derrida – dans la même veine, je préfère largement Melmoth Furieux de Sabrina Calvo ou l’afro-SF de Michael Roch dans Tè Mawon. Et puis, on ne va pas se mentir : Philip K. Dick forever, K. Dick dont je me suis tapé l’intégrale quand j’étais pion-gardien de nuit en internat, j’y reviendrai un peu plus tard si j’arrive à ne serait-ce que commencer cet essai, bordel.

Mais pour être très honnête, je dois dire que la littérature en général me dégoûte. Ça dure depuis quelques années. Depuis une grosse dépression, une folie clinique, une longue et douloureuse hallucination, qui m’a laissé, moi qui avais passé toute ma jeunesse à lire, sans aucune ressource face à la perte d’envie d’exister. Je me suis senti trahi par la littérature. Comme Pepe Carvalho, héros de la série de romans policiers Vázquez Montalbán et grand brûleur de livres – il n’en lit plus, et crame un de ceux qu’il a lu auparavant, Conrad, Garcia Lorca et Flaubert exceptés, pour conclure chaque bon repas, dégoûté qu’ils ne lui aient pas assez appris à vivre.

… Je préfère le cinéma

Désormais, donc, en plus de ma binge-consommation quotidienne de vidéos YouTube, je regarde surtout des films. Mon top 2022, histoire de me situer : Nope, de Jordan Peele. Vesper, de Kristina Buozyte et Bruno Samper. Men, d’Alex Garland. 3000 ans à t’attendre, de George Miller. Triangle of Sadness, de Ruben Östlund, RRR de S.S. Rajamouli, Glass Onion, de Rian Johnson. Nanny, de la jeune réalisatrice Nikyatu Jusu, Anything evrywhere all at once, des Daniels, Decision to leave, de Park Chan-Wook. Pas ou peu de films français, en dehors de En Roue libre de Didier Barcelo, et Coupez ! de Hazanavicius. Scarlett Johansson n’a pas fait de film en 2022, que cette année soit maudite. Évidemment, en bon fan du Marvel Cinematic Universe et de Sam Raimi, j’ai adoré Dr. Strange in the multiverse of madness, et je n’ai pas boudé mon plaisir devant Wakanda Forever de Ryan Coogler. Côté série, je ne cache pas ma passion pour Arcane et AvatarLe Dernier maître de l’air, pas le long film chiant de James Cameron, qui n’a rien fait d’inoubliable depuis Terminator 2. Et je tiens Breaking bad et The Wire pour de purs chef-d’œuvre – le premier c’est Dumas qui rencontre Sergio Leone, et le deuxième c’est Balzac en mieux. 

Je suis, surtout, un grand amoureux de SF, principalement post-apo, comme l’indique sans doute suffisamment le fait que Les fils de l’homme de Alfonso Cuarón, Mad Max Fury road de George Miller et 28 jours plus tard de Danny Boyle comptent parmi mes films préférés – ou en tous les cas ceux que je revois toujours avec un plaisir intact. Car cette SF, comme l’a écrit Évelyne Pieiller dans un article pour le Diplo titré « Imaginaires de l’avenir », tisse des récits qui « permettent de métaphoriser les luttes sociales et politiques »[4]. Elle ajoute et conclut : « La SF […] met à nu le récit des dominants, entreprise permanente d’enjolivement des enjeux et des combats en cours. Ce n’est pas tout à fait rien… »

Et c’est bien ça que je reproche à une grande partie de la littérature contemporaine : ne pas réussir à atteindre ce que je retrouve, au-delà la SF, dans tout le cinéma de genre, comme celui des frères Coen. Ou de Tarantino, bien sûr. Ou de Carpenter, avec son élégance, sa fluidité – et son implacable subversion, son rejet absolu du « darwinisme social », de l’égoïsme, de l’inhumanité du capitalisme ; Carpenter qui affirmait : « Vous savez, pour les riches, les pauvres sont invisibles. Ils n’existent pas », et qui s’est employé dans nombre de ses films, avec brio, à mettre en lumière cet « invisible » qui traverse nos sociétés, souvent grâce aux outils de l’horreur et/ou du fantastique.

Le triomphe de la littérature inoffensive

Car revenons-en plus précisément au sujet qui nous (enfin, moi, pour le moment, car le chat s’en fout) occupe. Pourquoi est-ce que si peu d’auteurices actuels, même Virginie Despentes dont je trouve par ailleurs les tribunes, essais et diverses prises de position excellents, mais dont je déplore la facture bien trop classique des romans, me parlent si peu ? Pourquoi cet ennui quand je feuillette la plupart des bouquins qui s’entassent sur les étalages de nos librairies ? Eh bien, tout simplement car cette littérature me paraît bien… inoffensive. 

Le gigantesque poète et écrivain chilien Roberto Bolaño, dans sa conférence Les mythes de Chtulhu[5], parue l’année de sa mort en 2003, avait abordé frontalement, avec son acrimonie coutumière, ce sujet : « Il y a une question rhétorique à laquelle j’aimerais bien que quelqu’un m’apporte une réponse : pourquoi Pérez-Reverte ou Vázquez-Figueroa ou n’importe quel auteur à succès, disons par exemple Muñoz Molina ou ce jeune homme qui répond au sonore nom de De Prada, vendent-ils autant ? … Ils vendent et jouissent de la faveur du public parce que leurs histoires, on les comprend. C’est-à-dire : parce que les lecteurs, qui ne se trompent jamais, pas en tant que lecteurs, mais en tant que consommateurs, dans ce cas, de livres, comprennent parfaitement leurs romans ou leurs nouvelles. »

Il cite des exemples qui ne parleront pas forcément au public francophone. À la place des auteurs qu’il évoque, vous pourrez donc mettre des noms comme Marc Levy, Katherine Pancol, Guillaume Musso, Anna Gavalda, Tatiana de Rosnay, Éric-Emmanuel Schmitt, Michel Houellebecq, Amélie Nothomb. Yann Moix, Jean Teulé, Frédéric Beigbeder, Christine Angot, et bien d’autres, sans compter la horde des anonymes qui encombrent nos rayons à chaque rentrée littéraire avant d’être promptement oubliés, et face auxquels des œuvres comme celle de Pierre Michon (écrit-il encore ?), Diaty Diallo ou, côté italien, d’Ascanio Celestini ou Josué Calaciura ne pèsent pas grand-chose, pas plus que les rappeuses et rappeurs de talent comme Casey ou mon pote Zippo, encore massivement déconsidérés dans le domaine littéraire, parce que, vous comprenez, c’est une « sous-culture d’analphabètes ». 

Écrire, faire coucou à la caméra, vendre. Écrire encore, et vendre, et se faire photographier devant sa jolie bibliothèque bien remplie avec tout Proust et des Pléiade. Et vendre. Soumis aux impératifs de la toute-puissante loi du marché, l’art ne recherche plus qu’à générer la plus-value la plus importante possible, notamment grâce aux possibilités offertes par la manne publicitaire. Les « consommateurs » sont quant à eux presque continûment maintenus sous contrôle par le biais de la télévision, de la radio, d’internet et des réseaux sociaux, devenus une sorte d’Éden du marketing. Ainsi, le consommateur pourra être guidé de façon toujours plus efficace vers ce qu’on voudra bien lui faire regarder, écouter – ou, dans le cas qui nous concerne, lire. Et peu de chances que ça l’oriente vers Milorad Pavić, un de mes écrivains Serbes préférés, qui écrit des romans sous forme de sabliers (on lit d’un côté, on arrive au milieu, puis on retourne le livre, ce qui fait deux romans pour le prix d’un avec une même fin), de dictionnaire, ou encore de partie de tarot. 

Bolaño, toujours lui, et toujours dans les Mythes de Chtulhu, déplore ainsi la mise au rencard des auteurs exigeants qui avaient pour particularité de ne pas s’être intégrés à la société, au pouvoir et au marché : « L’œuvre de Reinaldo Arenas est déjà perdue. Celle de Puig, celle de Copi, celle de Roberto Arlt. […] ». Il s’emporte, en conséquence, contre la perte d’une éthique critique et subversive de l’écrivain : « Nous vivons à l’époque de l’écrivain fonctionnaire […] Les écrivains actuels ne sont plus […] de petits messieurs prêts à foudroyer la respectabilité sociale et encore moins une poignée d’inadaptés, mais des individus issus de la classe moyenne et du prolétariat prêts à escalader l’Everest de la respectabilité, avides de respectabilité […]. Pour l’atteindre il leur faut beaucoup suer. Signer des livres, sourire, faire le pitre dans les émissions people, sourire beaucoup, surtout ne pas mordre la main qui leur donne à manger, assister à des foires du livre et répondre avec bonne volonté aux questions les plus crétines ». 

Avant de conclure : « Seuls nous intéressent le succès, l’argent, la respectabilité. Nous sommes la génération de la classe moyenne. » 

L’urgence d’une contre-offensive culturelle

Et pourtant, sans vouloir basculer dans la dramatisation à outrance, en ces heures de dévastation écocide à échelle planétaire et du grand retour d’une vilaine couleur brune autant dans les rues que dans les médias et assemblées élues, il y a aujourd’hui urgence d’une contre-offensive dans la guérilla culturelle. Comme l’a récemment affirmé le réalisateur Guillermo Del Toro, dont le Pinocchio, sorti en décembre 2022 sur Netflix, selon le vidéaste gaucho-marxiste Bolchegeek, est un éminent pantin subversif qui « résiste aux diktats des fascistes et de l’État, mais aussi de l’Église, de l’impérialisme guerrier et d’une industrie perverse et mercantile du divertissement » : « Le fascisme est là, dans le monde, en ce moment même. Mais il a l’air sympa, il porte un beau costume, il a un joli sourire, et personne ne le critique, mais ça reste le fascisme. À nous de trouver un autre moyen de secouer les gens pour qu’ils se réveillent un peu. Avec de l’horreur, des jeux vidéo, peu importe. C’est le but de l’art »[6] [7].

Et, donc, de la littérature. Car si le cinéma, la bédé, les jeux vidéo (il faudra que je parle de The last of us I & II), le travail d’une poignée de youtubeuses et youtubeurs, ou encore la musique peuvent contribuer à mener de front la lutte pour une culture subversive, insurrectionnelle, mais aussi propositionnelle, puisque donnant à voir la multiplicité des possibles désirables, il n’y a pas de raisons de penser que les romans et la poésie ne le puissent pas. Ainsi que l’a écrit cette chère Corinne Morel Darleux dans une tribune rédigée pour Libération, « tous les chemins sont opportuns, pourvu qu’ils aident à comprendre où se situent l’urgence et l’essentiel. Et pour cela, nous avons besoin d’aller regarder par-delà le réel et le déjà-là ; nous avons besoin d’imaginaire. Or cette capacité a été consciencieusement rabotée et arasée par les techniques du marketing de la dopamine, l’invasion des profits, des écrans et de la publicité […] Nous avons besoin de renforts de nature à débrider l’imaginaire et à briser les tabous, capables de nous donner à voir la variété des possibles […], de désincarcérer ces futurs inexplorés »[8].

Elle l’affirme : « La littérature peut venir à notre secours. Elle permet précisément d’expérimenter ce qui est impossible dans la réalité – qu’il s’agisse de dilater le temps, de créer une oasis libertaire, d’interroger la normalité ou de se mettre à l’abri dans une sauvagière ».

La littérature peut être un Molotov

Je rallume une clope, je me ressers un café, gratouille la tête du chat qui ronronne. Je pense que je suis en train de parvenir à raccrocher les wagons. Dilater le temps… Créer une oasis libertaire… Ouais, c’est ce que peut la littérature. Et elle peut brûler, aussi. Elle peut détruire puis reconstruire, saboter et remonter, et ce parfois plus efficacement que le cinéma, et sans devoir faire appel, comme ce dernier, à de parfois coûteux et polluants défis techniques.

La littérature peut ne pas être consensuelle, verbeuse et chiante. Elle peut prendre la forme d’une tranchée ou d’une barricade. D’une claque ou d’un cocktail Molotov. Elle l’a déjà fait, le fait encore, et le fera tant qu’il y aura des tarés, des marginales, des inadaptés, des invisibles, des domptrices de fauves intérieurs, des sauteurs à pieds joints dans l’abîme, des féminiSpunk indésirables, des vers-libreurs guérilleros caustiques, des plastiqueurs de parkings à étage et des pilleuses de supermarchés, mais aussi des auteurices plus dans les clous mais désireuses d’explorer les sentiers de traverse, pour nous conter des histoires, jusqu’au dernier feu de camp des derniers humains qui auront survécu à la toute fin de la fin du monde.

C’est donc de ça dont je vais parler. En archéologue des charniers de la lutte poétique et romanesque pour rendre ce monde moins triste, plus beau et moins con, aller à la rencontre de celles et ceux « dont Hermann Broch a pu dire : “ce ne sont pas de mauvais écrivains mais des délinquants” », pour citer à nouveau Vila-Matas. Et se demander à quoi a ressemblé, ressemble, ressemblerait, ressemblera une littérature populaire, expérimentale, subversive qui prenne en compte les enjeux et les outils du capitalisme contemporain et des sociétés postmodernes, pour le dire d’une façon qui me permette d’être invité sur France Cul.

Au cœur d’un capitalisme qui broie les voix dissonantes, empêche de voir au-delà de lui et uniformise tout produit culturel, y a-t-il encore la place pour des récits d’émancipation bien vénères ? Bien sûr, la réponse est oui. Mais à condition, sans doute, de procéder de la même façon que Fredric Jameson  dans son ouvrage The Political Unconscious, dans l’avant-propos duquel il est bien précisé que « ce livre affirme le primat de l’interprétation politique des textes littéraires. Il ne conçoit la perspective politique ni comme une méthode supplémentaire, ni comme l’auxiliaire optionnel des autres méthodes interprétatives qui ont aujourd’hui cours – psychanalytique ou mythocritique, stylistique, éthique, ou structurale –, mais au contraire comme l’horizon absolu de toute lecture et de toute interprétation. »[9]

Même chose ici. Et ceci étant dit, si vous êtes prêtes, prêts, resservez-vous un café, rallumez votre clope, lancez sur votre vieux lecteur CD, ou sur une quelconque plate-forme d’écoute, l’album éponyme de Rage Against the Machine ou du PJ Harvey, bande-son idéale pour les pages qui vont suivre, assurez-vous que votre chat est bien installé sur vos cuisses, et partons ensemble sur les traces de la littérature-molotov, la seule qui vaille. Et dont chaque instant résonne comme ce mot d’ordre de Killer Mike : « Everything I scribble is like an anarchist cookbook »[10].

Conclusion. Une infinité de voix qui brûlent

« La littérature peut ne pas être consensuelle, verbeuse et chiante. Elle peut prendre la forme d’une tranchée ou d’une barricade. D’une claque ou d’un cocktail Molotov », disais-je en introduction. Au terme de ce tour d’horizon des livres qui sont aussi des bombes, des surréalistes à Wendy Delorme, j’espère avoir montré que la pop-subversion insurrectionnelle, celle que j’aime tant dans le cinéma (Mad Max Fury Road mon amour), peut également s’épanouir dans l’écrit, dans des pages où brille la fureur incandescente d’une infinité de voix qui brûlent. 

Le temps de l’humanité semble compté, plus que jamais. Mais tout n’est pas perdu. Il y a donc urgence, aujourd’hui, à désincarcérer nos imaginaires de la voiture capitaliste en flammes – et la regarder partir en cendres de l’extérieur, en dansant, et en l’irriguant de notre feu.

L’exercice n’est pas facile, dans un système qui monétise toutes les colères et, comme l’ont formulé mes camarades de Mouais, Azar et Hakhimh, « a l’art de tout récupérer (y compris ce qui lutte encore), de gober tout ce qui traîne, le mastiquer, le digérer et en faire de la merde (qui, à l’issue de ce pénible traitement, ne se débat généralement plus) »[11]. Mais la littérature peut être, ou devenir à nouveau, un outil précieux de cette lutte pour nous ré-emparer de la poésie sauvage du quotidien ; pour explorer les voix et les voies d’autres futurs désirables.

Tuto : comment préparer une bonne littérature-molotov ?

Munissez-vous d’un vieux Bic ayant longuement traîné au fond de la poche de votre manteau, ou d’un ordinateur portable en fin de vie, et recouvert d’autocollants libertaires[12]. Attention : la littérature-Molotov ne brûlant que les dominant·es[13], vérifier au préalable que vous n’en êtes pas un·e, avant de tenter de la manipuler. Elle se prépare, dans mon cas, dans une petite chambre en coloc’ du Vieux-Nice, où le chat dort sur un clic-clac à moitié pété. Elle peut aussi se cuisiner dans les barres HLM, dans les vestiaires d’usines, au fond d’une salle de classe pas chauffée de banlieue, au comptoir d’un bar à potes, ou seul·e dans une forêt enneigée ; dans les rues à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, voire en manif, au milieu des gaz lacrymogènes, tandis que fusent les pavés et les insultes aux flics. 

Une fois bien en place, et de préférence en écoutant un bon album de punk, par exemple Robbin’ The Hood de Sublime, voici comment concocter l’engin incendiaire :

            1/ Ne jamais se fier au langage

Avez-vous lu le Tractatus logico-philosophicus[14] de Ludwig Wittgenstein  ? Si ce n’est pas le cas, vous devriez (sans vous donner d’ordre, bien évidemment). C’est en effet là que vous trouverez le principal ingrédient de la littérature-Molotov : la défiance envers le langage, légitime et nécessaire pour se pas se faire hypnotiser, comme Macron, par ses propres paroles en s’imaginant qu’elles disent quelque chose du réel.

Non. Les propositions par lesquelles nous prétendons représenter la réalité ne correspondent jamais à la structure véritable de cette réalité ; on ne peut parler que de très peu de choses et, nous dit Wittgenstein, « au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire. »[15] Il ajoute : « Ce qui s’exprime dans le langage, nous ne pouvons l’exprimer par le langage »[16] . La vie et le monde sont toujours plus vastes, et seule la « mystique », selon lui, permet de l’appréhender. Comme il le dit dans une phrase magnifique, « nous sentons que même si toutes les questions scientifiques possibles avaient reçu une réponse, nos problèmes de vie n’auraient pas encore été abordés »[17]. Le langage logique et scientifique, philosophique, est ici visé. Et, évidemment, le langage politique. Et celui des plateaux des chaînes d’info en continu. Et celui des managers. Et du celui du marketing. Enfin, vous avez compris l’idée.

Seul le « langage quotidien »[18] représente en fin de compte pour lui une utilisation légitime du langage. Et c’est donc de ce langage-là que la littérature-Molotov cherche à s’approcher. La parole qui bruisse sur les trottoirs. Sur les tables des PMU à l’aube, pour un café avant le chantier. Dans les ronds-points des Gilets Jaunes. Celles des apéros entre copaines. Celle du petit déjeuner au matin, après un baiser sur la bouche qui pue de l’être aimé, les yeux encore ensommeillés. Ou encore celle de mon poète préféré, Alberto Caeiro, le Gardeur de Troupeau de Pessoa, mon seul maître, pour lequel une fleur est une fleur, et rien qu’une fleur, et pour lequel « les guerres, le négoce et les navires qui ne laissent que des fumées dans l’air des hautes mers / … pèche[nt] contre cette vérité qu’a la fleur lorsqu’elle fleurit ».

            2/ Ajouter une bonne dose de queer

Dans un entretien qu’elle m’a gentiment accordé[19], Corinne Morel Darleux loue la construction de « remparts costauds à la destruction des écosystèmes », « lucides en termes de résistance au capitalisme » et « opérants en termes de préfiguration de “comment nous pourrions vivre” », dans le cadre d’une « bataille culturelle vive, queer dans l’âme, c’est à dire bizarre, déviante, inadaptée aux normes sociales que l’on veut défaire ».

Le queer : voici un autre ingrédient incontournable de la littérature-Molotov qui, comme le monstre de Frankenstein, bouleverse l’ordre moral en agrégeant des morceaux piochés ici et là, semant la panique au village.

Il s’agit fondamentalement d’un exercice périlleux d’écriture déviante. Car le queer – comme l’anarchisme – a trait à « tout ce qui contrarie le normal, le légitime, le dominant »[20]. Ainsi procèdent ces livres : en explorant les soubassements vermoulus, les parkings souterrains crasseux et les vestiaires empuantis du clinquant superficiel de nos sociétés capitalistes, mais aussi les « oasis libertaires » et autres ZAD de luttes et de fêtes sauvages, ils leur inoculent un venin corrosif qui, tout en détruisant l’institué, « l’évident », l’établi, nous donne des pistes de sortie du « cauchemar climatisé » (Miller). Ce faisant ils réhabilitent les pas-pareils, les cheloues, les freaks, les borderline, les lumpen, les hors-clous – toutes les victimes de la norme.

Et ainsi, peut-être, la chose écrite nous aidera à vaincre l’épidémie – la multiplication toxique de dominant·e·s qui pullulent au-dessus de nous, et nous dictent avec violence, à leur bon vouloir, les modalités de cette norme. Comme dans l’un des plus beaux textes de l’auteur Italien Ascanio Celestini, qui voit une bande de présidents encravatés ne pas trouver le cadavre pourri à l’origine de l’infection qui ravage le petit pays qu’ils dirigent, avant que le croque-mort n’apporte la solution : « “La cause de l’épidémie, c’est vous, messieurs les présidents, / Vous êtes morts et vous ne vous en êtes pas rendus compte”. /  Il enterra le président du conseil, Le président de la République et les présidents émérites, / Les présidents des conseils régionaux, généraux et municipaux, / Tout le conseil d’administration des présidents / Et les hiérarchies présidentielles de présidents de toute présidence / Jusqu’au tout dernier président / Dans le dernier recoin du petit pays. / Alors seulement, la contagion fut stoppée. »

            3/ Ne pas lésiner sur la sauce prolétaire

La littérature-Molotov est, doit être, une littérature prolétaire – un bien joli mot, hélas aujourd’hui trop peu utilisé. Loin du « bourgeois gaze » (« regard bourgeois », une expression reprenant la notion féministe de male gaze, « regard masculin ») qui caractérise malheureusement une bonne partie des productions culturelles actuelles, notamment dans notre pays – le cinéma « social » hexagonal ayant par exemple une lourde tendance à représenter les dominé·e·s comme « des prolos obèses et moustachus qui font la gueule dans une France grisâtre »[21] –, il s’agit de réellement donner à lire, à voir, à entendre les classes opprimées, celles et ceux dont la couleur, dont le « mauvais genre », dont les pratiques de vie quotidiennes font tache dans la carte postale avec filtre Instagram que tentent de nous vendre les gens qui nous exploitent.

Parce que pour nous libérer, pour réellement construire à petits ou grands frais de nouveaux imaginaires de l’émancipation, il va nous falloir cesser de nous regarder nous-mêmes avec les yeux, de nous dire nous-mêmes avec la langue, des bourgeois responsables de la mise en coupe réglée de nos existences – et de la destruction de nos écosystèmes.

La littérature-Molotov se veut donc au plus proche des en-bas ; par les prolos, pour les prolos. Tel le premier et récent livre de Diaty Diallo, Deux secondes d’air qui brûle, roman-claque sur la violence policière dans les banlieues, évoquant le travail de l’ethnologue Alice Goffmann sur « l’art de fuir » du lumpen-prolétariat Noir de Philadelphie, et dédié à tous·tes les « humilié·es », « blessé·es », « mutilé·es », « violé·es » ; aux « incarcéré·es », aux « assassiné·es et téméraires emportés sur leurs deux-roues »[22]

Il ne s’agit pas de dire que tous·tes les auteur·ice·s dont j’ai parcouru les œuvres étaient issu·e·s des classes populaires, ni que cela soit une condition obligatoire, ni qu’on demande à celles et ceux qui ne le sont pas de faire semblant – sachant que «  paraître pauvre est un caprice que les riches aiment », comme l’a bien dit Casey. Mais il s’agit de faire le choix d’un vivre-prolo. Tel Roberto Bolaño et ses potes infrarréalistes, voyous proches du milieu des guérilleros, issu·s de la classe moyenne inférieure ou du prolétariat, volontairement marginalisé·s, et adeptes de pratiques sociales déviantes, au plus près des voleurs et des doguées. Déjenlo todo, nuevamente, leur manifeste, est un crachat à la gueule de la société, dans la plus pure tradition avant-gardiste s’étendant de la Gifle au goût public des futuristes Russes jusqu’au Déshonneur des poètes de Péret, en passant par les textes d’insultes du poète-boxeur Arthur Cravan: rejet du système marchand, du pouvoir, exaltation de la marginalité, de la poésie, de la vie libre, mépris insistant à l’égard d’un monde intellectuel et artistique prétentieux, appel à la révolution politique et sociale.

Dernier assaisonnement : dans un mode consumériste hyper-connecté qui achète la complicité de ses victimes en échange de cette saloperie de « quart d’heure de célébrité » de ce bouffon de Warhol, il nous importe de retrouver une éthique de la discrétion. La dignité, l’humilité de celle ou celui qui a connu ce que vivent les exploité·e·s et ne tient donc pas à reproduire les codes de la forfanterie bourgeoise. Fuir les cocktails. Refuser les mondanités. Ne pas venir poser ses fesses sur les plateaux télé pour sourire face à la caméra. Ne pas faire bonne figure. Entartrer BHL. Rester auprès des siens. Ne pas hésiter à « effacer sa signature »[23]. Demeurer, comme m’a formulé Achille Chavée, « un peau-rouge qui jamais ne marchera en file indienne »[24].

            4/ S’assurer que sa potion soit irrécupérable

Dans l’épisode Quinze Millions de mérites, la série britannique Black Mirror nous présente un monde futuriste dans lequel les prolos vivent parqué·e·s dans des tours, pédalant sur des vélos d’appartement afin de produire de l’électricité, collé·e·s à des écrans. Seule façon de s’en sortir : participer à un télé-crochet, qui permet ponctuellement d’échapper à cette triste condition. Le héros finit par parvenir à y participer, et en profite pour hurler sa haine de ce système, menaçant de se trancher la gorge avec un tesson d’écran. Le jury l’applaudit, adore la « performance », et lui propose sa propre émission, qu’il présentera en tenant son tesson sur la gorge. Et il accepte. Le système a gagné.

C’est pourquoi il existe une phase finale à la préparation de votre littérature-Molotov, indispensable pour que la mixture subversive soit opérante : être irrécupérables. Car c’est finalement la seule façon, face à un capitalisme capable de transformer n’importe quel rebelle enfiévré en un pantin soumis, de s’assurer que notre parole demeure corrosive : le refus de parvenir, et les coups de griffe sans pitié sur la main qui prétend nous nourrir. Comme un chat caractériel (un chat, quoi) fuyant les caresses forcées de ses « maîtres ». Lucio Bukowski, éminent rappeur, continuant ainsi à travailler discrètement comme bibliothécaire. Didier Wampas, chanteur du groupe éponyme, décidant de rester électricien à la RATP, faisant les 3×8 – il a pris sa retraite il y a peu. Et des auteurs comme Julien Gracq et Pierre Michon s’acharnant à demeurer bien loin des honneurs – le premier refusant même, pour la seule fois dans l’histoire du prix, le Goncourt. On ne peut récupérer qui, tel le ninja, maîtrise l’art de l’invisibilité.

Comme l’ont écrit les surréalistes dans un de leurs manifestes : « Nous faisons à la société cet avertissement solennel. Qu’elle fasse attention à ses écarts, à chacun des faux pas de son esprit, nous ne la raterons pas ». Il faut être irréconciliables avec un monde qui nie tout ce qui est au cœur de la littérature-Molotov : magie du quotidien, sieste sous un vieux chêne, mélancolique café à l’aube, deux lèvres à la rencontre des deux autres lèvres qui leur font face, tendresses consenties sous des draps chauds, danses nocturnes autour d’un feu de joie.

La douleur est, parfois, infinie. La littérature peut nous apaiser, à défaut de nous sauver (« rien de ce qui est vivant ne peut être sauvé », a dit Bolaño). Se demandant « pourquoi écrire ? », l’écrivain-guérilléro Carlos Liscano, longtemps retenu en détention et torturé, répond ainsi : « Car jusqu’à quand peut-on en permanence ne pas se prendre au sérieux ? Parce que chaque matin on se réveille et on a besoin de forces pour se réinventer […]. Parce que même si rien ne vaut la peine on a besoin de soi-même. Parce que je suis encore vivant. Parce que je ne suis pas encore décidé à mourir ». Ce qui n’est pas la moindre des victoires obtenues face à ce qui nous broie.

Faire entendre toutes les voix silenciées : humaines…

Mais on n’écrit évidemment pas pour soi – enfin, pas que pour soi. On écrit pour donner à entendre quelque chose, pour donner voix à quelque chose, quelqu’un·e ; à une « âme », au sens ethnologique du terme, le souffle de vie qui habite toute chose pour les animistes. Écrire, c’est se faire porte-parole. « Les chefs-d’œuvre, écrit Virginia Woolf dans Une Chambre à soi, ne sont pas nés seuls et dans la solitude, ils sont le résultat de nombreuses années de pensées en commun, de pensées élaborées par l’esprit d’un peuple entier, de sorte que l’expérience de la masse se trouve derrière la voix d’un seul ».

Je voudrais donc, pour conclure, évoquer la littérature-Molotov à venir, celle de la fin du XXIème et du début du XXIIème siècles, et tous ces continents de la parole, encore inexplorés, ces voix encore en suspension dans nos imaginaires en friches, retenues par la chape du marketing généralisé qui aseptise nos façons de voir, dire et penser ce qui nous entoure.

Quand je dis : voix, je dis bien : toutes les voix. Les émanations écrites de « tout ce qui mérite vie » (Mahmoud Darwich). Humaines, mais aussi non-humaines.

Humaines, d’abord : il en reste encore tant à faire entendre, n’ayant pas encore pu pour le moment sortir du puits de l’oubli et du silence où elles avaient été plongées. Voix de femmes, bien sûr ; moitié de l’humanité encore massivement silenciée. Mais aussi, évidemment, voix de l’alphabet LGBTQQIP2SAAK+ (Lesbien·ne, Gay, Bi·e, Trans-, Queer, en Questionnement, Intersexe, Pansexuel·le, 2spirit -Bispirituel-, Androgyne, Asexuel·le, Kinky, etc. – je suis persuadé que vous ne connaissiez pas cet acronyme, rassurez-vous je l’ai découvert il y a quelques jours), qui n’ont accédé que depuis très récemment à la parole publique.

Cette littérature est déjà-là ; vaste, diffuse ; peu lue, cependant. BlueX en dresse une liste, sur une page du site senscritique[25]. On y retrouve La Sorcellerie Est un Sport de Combat. Les tribulations de lesbiennes hooligans face à un sorcier nazi, livre de fantasy de Lizzie Crowdagger sorti en 2020, et dont le titre me fait bien envie. Toxoplasma, de Sabrina Calvo. Ou encore Le classique Stone Butch Blues, de Leslie Feinberg – prolo communiste transgenre lesbienne butch hélas décédée en 2014 des suites de la maladie de Lyme –, paru en 1993, qui a l’air tout simplement génial mais je ne l’ai – shame – pas encore lu. 

Et n’oublions pas la parole des personnes en situation de handicap – dites handi·e en vocabulaire militant –, telle par exemple qu’elle nous apparaît dans un texte magnifique cité dans FéminiSpunk, de Christine Aventin : 

« Je lis dans la plupart de vos récits des gestes qui semblent innés, qui ne paraissent jamais ratés, des équilibres plutôt évidents ; comme une mécanique prédisposée à savoir utiliser suivant les désirs. Mes désirs ne permettent pas mes gestes, ils élaborent des alternatives, ils cherchent sans cesse des possibles, des technicités dont les modes d’emploi sont à écrire et réécrire. […] Je dis que cette gestuelle valide pose comme dysfonctionnels des corps comme le mien, et que la dysfonction vous appartient : mes défaillances ne sont que les failles de vos performances »[26].

Ceci, cette décortication du désir dominant et l’existence d’une multiplicité d’autres désirs, d’autres habitations du monde, de la parole divergente et de la chair qui produit cette parole, doit nous rassurer : nous aurons largement de quoi écrire du neuf  – jusqu’à la fin du monde. Qu’il serait bon de retarder un peu, ne serait-ce que pour avoir le temps de lire tout ça. 

… Et non-humaines

Et puis, il y a le non-humain. Tout ce qui bruisse ou non, qui nous entoure ou non, que nous connaissons ou non, mais qui héberge le souffle de vie. Arbres, herbes, plantes, animaux, jusqu’aux bactéries : et si donner à entendre leurs voix représentait la prochaine grande révolution littéraire – tout comme l’écologie fut la dernière révolution de la pensée politique ? Je pense à Wall-E, ce chef-d’œuvre dont toute la première partie parvient à nous émouvoir aux larmes (je suis sensible, certes) en mettant en scène un insecte et des robots muets….

Pour retrouver lien avec cette Terre, sans doute ainsi nous faudra-t-il apprendre, comme le faisaient les peuples dits « premiers », à mettre des mots sur le cosmos, à se connecter à cette voix plus vieille que nous, et qui nous survivra. Lynn Margulis, biologiste spécialiste de la symbiose : « Les preuves existent que [les humains] sont des recombinaisons de puissantes communautés bactériennes, qui ont une histoire vieille de plusieurs milliards d’années. Nous faisons partie d’un réseau dense qui remonte à la prise de possession de la Terre par les Bactéries. Les pouvoirs de notre intelligence et de notre technologie ne nous appartiennent pas en propre, ils appartiennent à toute la vie. Comme l’évolution laisse rarement de côté des attributs qui s’avèrent utiles, il est vraisemblable que nos pouvoirs, qui dérivent du microcosme, perdureront dans le microcosme. L’intelligence et la technologie, que l’humanité a couvées, sont en réalité la propriété du microcosme. Dans l’avenir, elles pourraient bien survivre à notre espèce sous des formes qui défient notre imagination limitée »[27].

Le penseur anarchiste Murray Bookchin, fortement inspiré par le mutualisme symbiotique de Kropotkine, penseur du « communalisme » (il écrit dès 1984 : « Les mouvements féministes, écologistes et communalistes doivent créer des communautés humaines décentralisées adaptées à leurs écosystèmes, … démocratiser les villages et les villes, les confédérer, et créer un contre-pouvoir face à l’État ») affirme de son côté, dans un essai consacré entre autres aux travaux de Margulis : « Le mutualisme, l’auto-organisation, la liberté et la subjectivité, rendus cohérents entre eux par les principes de l’écologie sociale – l’unité dans la diversité, la spontanéité, les relations non-hiérarchiques – sont donc des fins en soi. Mises à part les responsabilités qu’elles confèrent à notre espèce comme porte-parole auto-conscient de la nature(je souligne), ces qualités constituent littéralement notre définition »[28]

« Porte-parole auto-conscient » d’un cosmos où règne la loi de l’entraide : voici ce que seront les auteur·ice·s de la littérature-Molotov à venir. Donnant voix aux feuillages, aux jeunes pousses, au hululement de la chouette, au frémissement du plancton. Vous vous dites peut-être : « il est dingo celui-là ! » Je vous réponds que dans Mon nom est Rouge, incroyable roman de l’écrivain turc nobélisé Orhan Pamuk[29], on compte parmi la douzaine de personnages s’exprimant à la première personne des animaux, des objets, la Mort, le Diable, et bien sûr la couleur Rouge elle-même, protagoniste à part entière.

Les animaux du bois de quat’sous (avec toutes ces morts horribles ![30]), Silverwing (une saga jeunesse avec des chauve-souris, que j’ai lue quand j’étais gosse), Le Vent dans les saules, le fabuleux Fantastique Maître Renard… Ce ne sont pas les exemples d’œuvres ayant fait parler des animaux – quoique cela soit fait généralement de façon très anthropomorphisée – qui manquent, le meilleur restant néanmoins la nouvelle Poule écrit par une, de Cortázar, qui relate avec beaucoup de réalisme et une merveilleuse économie de moyen (quelques lignes), par la voix même d’une gallinacée, les projets de conquête du monde de son espèce. Ainsi que l’indispensable revue ludo-scientifique La Hulotte, avec laquelle j’ai grandi et qui m’a permis de connaître comme si je les avais réellement entendu me parler tous les petits animaux, et les fleurs, et les arbres, qui habitent les jardins, les maisons, les champs et les bois.

Il y a peu, j’ai eu la chance d’assister à une conférence de l’ethnologue Philippe Descola. Il nous a notamment rapporté que « Notre nourriture est faite d’âme », disent les chuars, peuple d’Amazonie, pour expliquer qu’ils et elles doivent se « purifier » du fait de manger de la viande. Oui : nous vivons entouré·e·s d’âmes. Pour certaines, nous les mangeons. À l’heure où une espèce massacre dans ses abattoirs des centaines de milliers de ces âmes sans voir la démesure absurde, l’hybris de cet appétit qui met en péril autant la survie de ce que nous dévorons que la nôtre, peut-être une littérature donnant à entendre l’infinité de voix qui peuplent le vivant sera-t-elle susceptible d’apporter une contribution utile aux débats contemporains sur l’antispécisme et le véganisme. 

Une poétique cyberpunk du tout-monde

Allez ; concluons. J’ai parlé à plusieurs reprises, dans cet essai, de « Tout-Monde » ; je n’oublie évidemment pas d’où vient le terme. Il est notamment réapparu il y a peu dans le débat public grâce à un roman « insurrectionnel », « cyberpunk » et « afro-futuriste » : Té Mawon, de Michael Roch, dont l’intrigue se déroule à Lanvil, mégapole caribéenne ultra-technologique, « havre pour tous les migrants du monde » ayant noyé dans le béton un tout-monde qu’il s’agit, pour les personnages, magouilleurs et fuyards, de retrouver en détruisant le système en place et en faisant sauter des barrières entre « l’anba » et « l’anwo ».

Roch définit ainsi l’afrofuturisme : « C’est imaginer un futur dans lequel l’homme noir et la femme noire sont émancipés et ne subissent plus d’oppression ou de discrimination systémiques ». Il précise : « Ce mouvement s’est en quelque sorte formé à partir d’une prophétie auto-réalisatrice : en observant la science-fiction dans les années 1960, on s’est rendu compte que ce qu’elle décrivait est devenu réalité quarante ans plus tard »[31]. La littérature peut donc agir le réel : autant le faire en le tordant vers l’émancipation, plutôt que la dystopie à la 1984.

Roch précise plus loin, à propos du Tout-Monde : « [c’est] une poétique de la Relation qu’Edouard Glissant a apporté au monde. Plus que de vivre ensemble, c’est une manière d’être ensemble, dans toutes nos diversités, de se mettre en relation, au contact des autres et en particulier de la marge, de ceux qui sont au bout de notre horizon … Le Tout-Monde constitue l’un des plus gros héritages philosophique et littéraire des Antilles ». Et de conclure : « Il demeure l’un des points essentiels à développer, par des essais mais aussi par la culture pop … »[32]

Retour en arrière. Quand, en janvier 2009, des grèves éclatent en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à la Réunion, menées par le collectif Lyannaj Kont Pwofitasion, des écrivains et poètes, dont Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, signent un Manifeste pour les « produits » de haute nécessité[33], introduit par cette citation capitale de Gilles Deleuze dans L’Image-temps : « Au moment où le maître, le colonisateur proclament “il n’y a pas de peuple ici”, le peuple qui manque est un devenir, il s’invente, dans les bidonvilles et les camps, ou bien dans les ghettos, dans de nouvelles conditions de lutte auxquelles un art nécessairement politique doit contribuer. »

« Derrière le prosaïque du “pouvoir d’achat” ou du “panier de la ménagère“, peut-on lire dans le manifeste, se profile l’essentiel qui nous manque, et qui donne du sens à l’existence, à savoir : le poétique. Toute vie humaine un peu équilibrée s’articule entre, d’un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et, de l’autre, l’aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d’honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d’amour, de temps libre affecté à l’accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique). » Et d’écrire enfin : « Nous appelons à une haute politique, à un art politique qui installe l’individu, sa relation à l’Autre, au centre d’un projet commun où règne ce que la vie a de plus exigeant, de plus intense et de plus éclatant, et donc de plus sensible à la beauté ».

C’est ceci, le Tout-Monde. Ceci, le programme de notre culture à venir, quoique partiellement déjà-là, de nos films, nos jeux vidéo, nos musiques, nos chorégraphies – et, pour ce qui nous occupe ici, notre littérature. La présentation par l’exemple fictionnel pop de ces « exemples de sociétés post-capitalistes capables de mettre en œuvre un épanouissement humain qui s’inscrive dans l’horizontale plénitude du vivant »[34]. Un « art politique » pour ouvrir l’horizon des possibles, faire sauter le verrou des anfractuosités propices  – et exploser à la face du monde dominant la fureur dionysiaque de l’infinité de voix qui brûlent.

À l’heure où j’écris, Macron fait appel au 49.3 pour faire passer en force sa réforme des retraites. L’ordre capitaliste tente de nous mettre à genou, à rebours du zeitgest de l’époque – qui est de constater que ce temps du pétrole, de la violence, de la prédation et du fric doit prendre fin. La bataille, pour le moment, est donc – provisoirement- perdue. Mais rien n’est encore écrit. Les années à venir seront sans doute difficiles ; mais ceci, à en croire une citation d’Aimé Césaire ouvrant le Manifeste, « ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. »

Nice, hiver 2023


[1] Cité dans Maurice Nadeau, Histoire du Surréalisme, Points Seuil, Paris, 1964

[2] Ma chatte noire Kuti, 10 ans à mes côtés, indubitablement rondelette mais résolument choupie.

[3] Lire notamment sur ce point : Jérôme Meizoz, « Belle gueule d’Edouard ou dégoût de classe ? », COnTEXTES [Online], Prises de position, Online since 10 March 2014

[4] Elle cite dans le Monde Diplomatique un livre d’Alice Carabédian, Utopie radicale. Par-delà l’imaginaire des cabanes et des ruines, paru au Seuil en 2022. Et elle apprécie quant à elle les films Avatar et les romans de Damasio, ma foi.

[5] Roberto Bolaño, El Gaucho insufrible, Anagrama, Barcelona, 2003. Traduction en français du texte de Roberto Bolaño par Robert Amutio, Les mythes de Chtulhu, in Le gaucho insupportable, Christian Bourgois, 2004.

[6] Tiré de La vraie histoire de Pinocchio. POPulaire, la chronique pop de #Bolchegeek pour la chaîne YouTube du journal L’Humanité.

[7] Et sur ce point, lire évidemment : Ludivine Bantigny et Ugo Palheta, Face à la menace fasciste. Sortir de l’autoritarisme, Paris, Textuel, 2021.

[8] https://www.liberation.fr/plus/pallier-les-envies-de-fuite-desordonnee-20220727_N4UDUFVVHRBNPGPQHMLB5OE6U4/

[9] Cité par Perry Anderson, Les origines de la postmodernité, Les prairies ordinaires, Paris, 2010. L’ouvrage original, intitulé The origins of postmodernity, est paru à Londres en 1998

[10] Close your eyes, Run the Jewels (Killer Mike & EL-P) feat. Zach de la Rocha : « Tout ce que j’écris est tel un livre de recettes anarchistes », référence au manifeste de William Powell paru en 1971

[11] « Casseurses de cases : pour une position anar-queer », in revue Mouais n°37, mars 2023.

[12] Bon dans mon cas il y a aussi un de Picsou car je suis fan de Don Rosa.

[13] Je n’ai pas employé le point médian de tout mon essai. Je l’emploie ici, car d’une part je fais ce que je veux et, d’autre part, car il correspond aux nouvelles manières d’écrire dont il sera question ici.

[14] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, trad. Gilles-Gaston Granger, Gallimard, 2001.

[15] Ludwig Wittgenstein, op. cit., (7)

[16] Op. cit. (5. 65)

[17] Op. cit. (6. 522)

[18] Op. cit. (5. 653)

[19] https://mouais.org/creer-des-desertions-fecondes-entretien-avec-corinne-morel-darleux/

[20] Halperlin, cité dans ce même article de Mouais utilisé précédemment. 

[21] https://www.frustrationmagazine.fr/cinema-bourgeois/

[22] Cf. https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/08/24/comme-ils-existent-diallo/

[23] Paul Nougé, Clarisse Juranville, René Henriquez, Bruxelles, 1927.

[24] Cité dans Le surréalisme Belge, revue Europe n°912, avril 2005.

[25] Liste non-exhaustive de livres écrit par des auteur.es trans et non-binaires, par BlueX : https://www.senscritique.com/liste/romans_ecrits_par_des_auteur_es_trans/2927636

[26] « Vos désirs sont-ils des échos ou des égos ? » article de Zig dans Tumult #3, cité dans FéminiSpunk de Christine Aventin, op. cit.

[27] Lynn Margulis & Dorion Sagan, Microcosmos, 4 milliards d’années de symbiose terrestre, éditions Wildproject.

[28] Murray Bookchin, Sociobiologie ou écologie sociale, ed. Atelier de création libertaire, Lyon.

[29] Également auteur de La Vie nouvelle, l’un des plus beaux livres au monde ; Ah, Djanan…

[30] Listées ici c’est affreux : https://www.allocine.fr/diaporamas/series/diaporama-1000008971/

[31] Entretien de Michael Roch avec la revue Ubsek & Rica, par Eva Cohen, mai 2022 .

[32] Ibid.

[33] Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, éd. Galaad, 2009.

[34] Ibid.

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