17 Octobre 1961 : les batailles de la mémoire

L’historien Fabrice Riceputi était Au Poste. Dans « Ici on noya les Algériens » (Éditions du Passager clandestin), il narre et le massacre par la police de Papon le 17 octobre 1961 et deux batailles pour que ces crimes ne restent ni impunis ni oubliés : la bataille de l’historien Jean-Luc Einaudi et des archivistes, Brigitte Lainé et Philippe Grand, qui l’ont aidé. Noyés par balles, les Algériens furent ce soir là retrouvés par dizaines dans la Seine. A Paris, et plus loin. Jusqu’à plus de 200, contre les 2 morts officiels. Racisme d’État, brutalités policières, dénis et mensonges, une mécanique bien connue se met en place. L’occasion d’évoquer, aussi, deux procès : Papon à Bordeaux, et Papon contre Einaudi à Paris.
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Que se passe-t-il, le 17 octobre 1961 ?

Fabrice Riceputi commence le récit des événements d’une date jamais mise en valeur dans les manuels de l’Éducation Nationale. Le 17 octobre 1961, c’est une manifestation anti-raciste et anti-colonialiste, organisée par la fédération de France du FLN. C’est aussi l’événement de répression le plus meurtrier en France depuis la Commune de Paris, couvert par le mensonge d’État et resté impuni durant des décennies.

Le 5 octobre 1961, le préfet Maurice Papon impose aux quelque 150 000 immigrés Algériens vivant en région parisienne un couvre-feu nocturne, hors de tout cadre légal et appliqué drastiquement par la police. Douze jours plus tard, l’appel du FLN à braver ce couvre-feu par une manifestation pacifique inquiète le préfet, qui donne l’ordre à ses hommes d’ « empêcher à tout prix cette démonstration des Algériens d’avoir lieu dans Paris ». Environ 10 000 policiers sont mobilisés, armés et disposés aux portes de Paris, ainsi que sur les ponts.

Le couvre-feu n’était rien d’autre qu’un dispositif politique de répression : il visait à supprimer les corps des Algériens de l’espace public.

Duy_Gebord | Tchat

Avant même la manifestation, la police procède à une rafle des Algériens, à la sortie des usines, près des bouches de métro, aux points de rendez-vous annoncés par les organisateurs de la manifestation. 11 500 manifestants sont arrêtés et détenus dans des camps improvisés. Les moyens de l’État sont mobilisés : bâtiments publics, cars de la RATP…

Les cortèges sont réprimés de manière mortelle, les policiers se servant aussi bien d’armes blanches que d’armes à feu. Des dizaines d’Algériens, vivants ou morts, sont jetés dans la Seine, façon pour la police d’anonymiser les morts et de ne pas laisser de traces. Dans les jours qui suivent, les survivants blessés sont traqués dans les hôpitaux. Le gouvernement va jusqu’à mettre en scène l’expulsion d’un millier parmi les manifestants arrêtés, qui seront en réalité conduits dans des camps en Algérie. Les archives seront soigneusement gardées secrètes jusqu’à la fin des années 1990, le bilan officiel publié le lendemain des massacres étant de 2 morts.

“Deux morts, 44 blessés graves, 7 500 nord-africains arrêtés”, titre le Figaro au lendemain de la manifestation. 

Sentierbattant | Tchat

Il faut garder en tête, nous indique l’historien, qu’à cette époque, la brutalisation et l’infériorisation des Algériens passe pour normale dans la société française. Ce contexte explique que la mémoire des événements d’octobre 1961, ainsi que d’autres faits similaires, est si dure à perpétuer malgré la présence de milliers de témoins directs. Les Algériens n’ont pu compter sur la gauche française, la SFIO étant « mouillée jusqu’au cou dans la répression coloniale » avec le gouvernement Mollet – à laquelle prit part un certain François Mitterrand – et le PCF entretenant des rapports très distendus avec le FLN. Riceputi ne peut s’empêcher de constater la différence de traitement entre d’une part, les invisibles morts algériens du 17 octobre, et d’autre part, les morts français communistes du métro Charonne, tués quatre mois plus tard par la même police de Papon, et portés aux nues jusqu’au Père Lachaise lors de manifestations monstres.

C’est à partir de témoignages de journalistes postés sur les lieux par le FLN, pour couvrir les éventuelles violences, de policiers horrifiés du comportement de leurs collègues, et d’autres témoins osant braver la parole officielle, que le travail d’histoire a pu petit à petit se mener, aboutissant trente ans plus tard à un procès. Le travail de mémoire nous est permis aujourd’hui grâce au travail acharné de Jean-Luc Einaudi, qui récolte jusqu’en Algérie plus de 120 témoignages directs et publie en 1991 le livre «La bataille de Paris ». Son combat finira par lui ouvrir l’accès aux archives, pour lui et  tous les historiens, et il sera même appelé à déposer au procès de Papon, à Bordeaux, en 1997, bien que le procès ne portait initialement que sur les agissements de Papon liés au régime de Vichy. La presse française s’empare enfin de ce qu’elle nommera « le massacre oublié d’octobre 1961 ».

Pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, des victimes de crimes coloniaux viennent à la barre d’un tribunal face à celui qui est responsable de ces crimes.

Fabrice Riceputi

À l’issue du procès, Maurice Papon se pourvoie en cassation, et porte plainte pour diffamation contre Jean-Luc Einaudi. David Dufresne se souvient avec émotion de ce second procès qu’il a suivi pour Libération. Sera décisif le travail de deux conservateurs aux Archives de France, Brigitte Lainé et Philippe Grand, rendu compliqué par une institution – et son directeur – très ancrée à droite et ayant une fâcheuse tendance à choisir les pièces d’archives à conserver ou à détruire.

Pour autant, la mémoire de cet événement de nos jours est encore loin de faire consensus. À l’occasion d’une très récente rencontre avec des « petits-enfants de la guerre d’Algérie », le président Emmanuel Macron commet un terrible déni de réalité. À un jeune homme dont le grand-père fut assassiné le 17 octobre 1961 et qui demande « une reconnaissance de ce qu’il s’est passé ce jour-là », Macron rétorque en dénonçant « une histoire officielle totalement réécrite qui ne s’appuie pas sur des vérités, mais sur un discours qui repose sur une haine de la France. La nation algérienne post-1962 s’est construite sur une rente mémorielle qui dit : “tout le problème, c’est la France” ». L’historien commente :

Je pense que s’il y a quelqu’un qui est très mal placé pour donner des leçons politico-mémorielles à l’Algérie, c’est quand même bien Macron. La République française, soixante ans plus tard, est toujours incapable de reconnaître des évidences. Tous les malheurs dont il est question à propos de l’Algérie ont une cause première : la conquête puis la colonisation d’une brutalité extraordinaire de l’Algérie pendant 132 ans. Quand on aura enfin reconnu, officiellement, solennellement, cette vérité essentielle, ce sera elle qui donnera son sens à tout le reste.

Fabrice Riceputi

Les événements du 17 octobre 1961, et plus généralement le traitement des Algériens par la police française, présentent des caractéristiques ancrées durablement dans l’institution policière jusqu’à nos jours, bien que dans des proportions de violence moindres. Le racisme systémique, les contrôles au faciès, l’islamophobie – Papon invoquait le « fanatisme » des Algériens pour justifier la répression de toute tentative de manifestation de leur part – les techniques de répression telles que la nasse, mais aussi les difficultés à accéder aux archives même récentes vibrent d’une terrible actualité à nos oreilles.

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